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12 000 MOTS

 

 

 

(Douze nouvelles à lire dans le métro)

 

Pendant une vingtaine d’année, la ville de Fréjus organisa un « Concours de la nouvelle en mille mots » ouvert aux résidents de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur puis ensuite en sus à ceux du Languedoc. Environ mille nouvelles concouraient chaque année. Cinquante étaient nominées, deux recevaient un prix, plus une en catégorie « jeune », décernés par un jury comprenant des professeurs de lettres et des professionnels du livre, présidé par un écrivain.

Cette forme littéraire oblige les auteurs à la concision extrême de la pensée et du style… chaque œuvre soumise devant contenir mille mots, en fait mille unités graphiques (deux mots séparés par une apostrophe ou un trait d’union comptant pour un), avec une tolérance de dix pour cent. Ces œuvres pouvant ressortir de la nouvelle classique, du conte, d’un récit ou d’une page de journal intime.

Les douze nouvelles présentées ici ont été pour la plupart soumises à ce concours, une a été primée, deux nominées. Elles contiennent toutes mille unités graphiques exactement.

Ces récits courts correspondent à notre époque où tout un chacun voit son temps dévoré entre ses obligations professionnelles, d’études, familiales, où il est surchargé d’informations par les média, et ou seul le temps perdu dans les transports peuvent être dédié à la rêverie, d’où le sous-titre de ce recueil…

 

SOMMAIRE

Week-end à Zauberflöte (jours tranquilles à Gavrinis) Primée (deuxième prix) en 2000

La petite fille aux briquets jetables Nominée en 2006

Consultation 2020

Monos et Una Nominée en 2002

Annales akashiques.

Métamorphose

Regrets.

Un jour trop tard

Deux assassins habitent au 21…

La double inconscience.

Souvenirs d'écolier. (A la recherche du temps passé, 1) page de journal

Le fort intérieur (A la recherche du temps passé, 2) page de journal

 

WEEK-END A ZAUBERFLÖTE

 

 

 

(Jours tranquilles à Gavrinis)

Lettre de Donatienne de La Rochefaucul à ses parents, le duc et la duchesse de La Rochefaucul.

Couvent de Oiseaux, 6 mai 1969

Cher Père, ma Chère Maman,

Cela fait maintenant cinq jours que je suis rentrée à la pension des Oiseaux, mais il m’a fallu ce temps pour revenir sur terre après l’enchanteur week-end que vous m’avez permis de vivre avec Adhémar, le possible fiancé que vous m’avez choisi.

Bien que supportant tout le poids de votre illustre nom, vous êtes de modernes parents, et m’avez permis de partir seule avec Adhémar mais, soucieuse de préserver à mon tour les traditions d’honneur et de vertu attachées à notre illustre famille, je n’ai rien commis, je vous l’assure, qui soit à l’encontre de la bienséance.

D’ailleurs, je vais vous conter par le menu, et sans omettre aucun détail, tout ce que nous avons fait et vécu, sauf, bien entendu, à cacher de temps à autre l’intimité de sentiments que ma pudeur extrême de jeune fille croirait devoir voiler par scrupules.

Après qu’il m’eut prise au Couvent des Oiseaux, en fin d’après-midi, nous arrivâmes assez tardivement à l’auberge de notre lointain cousin, Yann Guichard de Préau. Certes, nous avons un peu honte que ce descendant d’une ancienne, mais à ce jour désargentée, famille de pure noblesse bretonne en soit venu à cette extrémité, mais cela est si pratique de lui faire discrètement surveiller les week-ends des jeunes gens de bonne condition…

Bien entendu, il nous avait préparé deux chambres assez éloignées, la mienne à côté de son secteur privé, mais j’ai reconnu la délicatesse toute nobiliaire du cousin Yann nous laissant seuls dans un recoin assez discret de la salle à manger, d’ailleurs sans convives à cette heure, s’éclipsant après nous avoir servi.

Notre dîner fut léger, un peu las que nous étions du voyage. Je me contentai d’un délicat boudin blanc, à la chair souple et tendre, à la peau fine et soyeuse, que j’accompagnai d’une salade frisée.

Adhémar, plus en appétit, lapa goulûment des moules bien fraîches couchées sur un lit de cette même frisée. Au dessert, il voulut une tarte tatin, de ces tartes que l’on cuit à l’envers, et moi une légère crème renversée.

Mon sommeil fut enchanté !

Le petit déjeuner fut rapide : nous allions à la messe. Quelques madeleines longues et trempées dans le thé pour Adhémar, deux œufs mollets pour moi.

Au service divin, toute à mon adoration, dans un rêve je contemplai le Saint Sacrement érigé au-dessus de mes yeux éblouis. Le prêtre, comme nous n’étions que peu de fidèles, permit que je communie sous les deux espèces. J’ai pu ainsi de mon seigneur mâcher son corps, boire son sang.

Puis nous partîmes en forêt de Brocéliande, courir dans les sous-bois, jouer à cache-cache sous les taillis, rouler sur l’humus.

Adhémar s’amusait à arracher avec les dents la violette tapie sous la mousse, à boire en lapant l’eau de la source qui sourd sous le lichen des rochers.

Il m’emmena visiter le tumulus de Gavrinis mais, inhibée par ma peur des lieus resserrés (mon « agoraphobie » dit l’oncle Gaétan, psychiatre), je refusai l’intromission dans le long et étroit boyau sombre. Adhémar me rassura et, me prenant doucement par la main, qu’il dût lâcher peu après, car le conduit se rétrécit vite, il pénétra tout en douceur dans la longue et obscure enfilade, jusqu’à la petite salle centrale qui s’élargit en bulbe. Comme je ne l’avais pas suivi, il revint en arrière me chercher, cela plusieurs fois jusqu’à ce qu’enfin moi aussi j’accède au centre du mystère, poussant un soupir d’émerveillement.

Adhémar avait emporté un pique-nique chinois : soupe aux vermicelles, canard laqué dont on ne mange que la peau onctueuse en la saisissant des doigts. Il termina de léchies, petits bulbes odorants qu’il s’amusait à lécher en riant.

L’après-midi nous commencions une promenade dans une chênaie (tous ces fûts merveilleusement dressés et orgueilleusement tendus vers l’azur ! je les caressais des yeux, de la main !) mais un orage nous surprit, nous obligeant à courir nous replier, entièrement mouillés, vers une crêperie. Pour me réchauffer, il me fit goûter un « Irish Coffee », mélange de café brûlant et fort, coupé de moitié de whisky, couvert de crème fraîche battue ! Je me suis risquée (est-ce trop d’audace pour une jeune fille ?) à le goûter : stupeur ! les composants se contrarient et se renforcent tout ensemble. Cet extrait d’arabica chaud et amer vous excite, contrebalancé par la liqueur qui engourdit et vous entraîne vers une douce torpeur, le tout couronné du goût suave et un peu fade de la mousse aérée !

Nous revînmes dans le sous-bois après l’orage. L’humus était resté humide, la fraîcheur n’ayant pas fait évaporer l’eau. L’herbe en avait fermenté dans ce lieu toujours couvert, et dégageait une odeur un peu âcre, émoustillant cependant délicatement les narines. Adhémar put constater, quand il voulut rejouer à saisir la violette avec les dents, une légère saveur acidulée, délicieusement amère, et il ne voulait plus s’en dessaisir.

Hélas, les meilleurs instants ont une fin, et il nous fallut clore ce dimanche d’aventures. Adhémar me raccompagna à la pension, pendant que nous nous promettions mutuellement d’autres dimanches et d’autres aventures.

Je crois donc, chers parents, que je l’aime. Mieux, j’en suis certaine car, prouvant l’amour en négatif, à la fin de ce merveilleux dimanche à Zauberflöte, j’ai ressenti ma première pointe de jalousie : alors qu’il m’avait déposée sur le trottoir devant la porte centrale du Couvent des Oiseaux et que la sœur portière allait la refermer sur moi, nous séparant, ma camarade Naomie, la si belle et si sculpturale nigériane, fille de l’ambassadeur, fit son apparition, descendant de la Rolls paternelle, pour entrer à ma suite. Je surpris le regard admiratif d’Adhémar qui semblait déshabiller Naomie. Il dut alors sentir mes yeux courroucés, car il me fixa bien vite et me lança, avant que le battant se referme : « rassurez-vous, Donatienne, je ne caresse pas les plus noirs dessins ! »

 

 

La petite fille aux briquets jetables.

C'est Paris, ville lumière. C'est Paris, glaciale en cette saison d'hiver, à cette heure, dans cette rue, sous ce porche.

Elle croyait qu'elle y serait à l'abri, au moins de la bruine qui vous recouvre en peu de temps quand vous dormez dehors, et qui vous gèle dessus, vous enveloppant de son manteau blanchâtre.

Oui mais sous la porte cochère un espace, et qui laisse passer un courant d'air glacial, qu'elle ressent de plus en plus, à mesure qu'elle se refroidit quand le temps passe et que s'égrènent les heures au clocher de l'église Saint-Méry toute proche.

Cela sera la deuxième nuit qu'elle passera dehors.

Elle n'a pas osé revenir vers la Mercedes du proxénète qui la fait travailler. Elle n'en pouvait plus de revenir au campement se faire battre si elle n'avait pas vendu son lot de bibelots (ce jour des briquets jetables). Elle n'en pouvait plus de recevoir taloches ou pincements et au mieux un peu de pain et de patates bouillies et d'aller dormir avec d'autres dans une caravane où il faisait presque aussi froid qu'ici.

Elle n'en pouvait plus d'être exploitée depuis que des individus l'avaient achetée à ses parents dans sa campagne. D'où déjà? elle n'en connaissait pas le nom n'ayant jamais quitté son pays: Roumanie? Yougoslavie? Elle ne savait pas même que d'autres pays pouvaient exister.

Elle ne savait pas qu'elle était en France, mère des Droits de l'homme. Pays de la charte des droits de l'enfant. Patrie de ces conventionnels qui avaient décrété que "tout esclave qui touchera la terre de France deviendra homme libre".

Le froid l'envahit lentement mais sans temps d'arrêt, comme la marée montante submerge le sable. Elle eut une idée instinctive: et si elle essayait de se réchauffer à la flamme de ses briquets? Certes le Croate quand il la retrouvera ne manquera pas de la battre lorsqu'il verra qu'il en manque, ou lui supprimera quelques parts de ses aliments, comme il l'avait fait déjà... "je retiens sur ton salaire". Mais il faisait si froid!

De ses doigts gourds elle activa le mécanisme du premier briquet. Une flamme en jaillit. Chaude, chaude, à lui brûler les doigts, mais pas assez puissante pour lui chauffer le corps. Mais assez lumineuse pour éclairer le porche. Une campagne apparut, sa campagne: là la ferme, là le petit bois, là la mare de boue où se roulent les cochons. Le briquet s'éteignit. Elle en prit un autre, puis un autre, puis un autre, pour que la lumière revienne, même si elle la brûlait mais ne la réchauffait pas. Et elle vit sa sœur venir lui parler, puis sa maman, qui lui tendait les bras, courrant vers elle en pleurant, lui disant en sanglots qu'elle n'avait pas voulu cela, qu'elle avait averti la police quand elle vit qu'elle ne recevait pas de nouvelles d'elle, contrairement aux dires de ceux à qui elle l'avait confié pour la placer comme domestique en France ou en Allemagne, mais que la police ne faisait rien.

Et les briquets s'étaient épuisés, et ses doigts d'ailleurs de plus en plus gourds ne les allumaient plus qu'avec peine.

Et la bruine la recouvrait, et...

...........

<<-Elle a eu chaud la gamine!

-façon de parler! 26 degrés qu'elle avait quand ils l'ont ramassée sous son porche, à six heures du mat'. C'est un copropriétaire partant au travail qui l'a découverte et a donné l'alerte. L'équipe du S.A.M.U. s'est demandé un instant s'ils n'allaient pas emporter le petit corps directement à la morgue de l'institut médicolégal, tellement il était blanc et glacé.

-il paraît qu'ils l'ont cru morte, le thermomètre d'hypothermie ne voulait même pas monter!

-tu connais Grangier et Martin, les rois de l'acharnement thérapeutique! Ils te poseraient un défibrillateur électrique sur la poitrine d'une statue tombée de son socle!

-surveillez vos paroles! intervînt l'infirmière qui prodiguait des soins à l'enfant endormie, vous savez que les comateux entendent tout ce qu'on dit et que leur inconscient enregistre tout. D'ailleurs, elle ne devrait pas tarder à se réveiller, elle a 36°5.

-non, elle n'est plus comateuse, elle dort. Laissez lui le temps de récupérer. Peut-être même fait-elle semblant de dormir. Mettez-vous à sa place: au chaud, recevant par sonde plus qu'elle n'a jamais mangé, choyée par vous: elle se laisse dorloter.

-qui l'a accueillie?

-C'est Ghislaine. Elle terminait sa garde; mais elle n'a pas voulu partir après l'arrivée de l'équipe du jour, à huit heures. Elle veut toujours terminer le travail commencé, et, en la réchauffant d'un demi degré par heure, comme c'est la règle, elle est restée jusqu'au soir!

-et elle allait chialler dans son café?

L'infirmière, nouvelle dans le service, sembla étonnée. Le médecin lui expliqua:

-eh oui, elle est comme ça, Ghislaine, femme forte au dehors, fragile au dedans. Quand elle entreprend, et avec quel brio, une réanimation dure, elle s'interrompt de temps en temps pour aller boire un café corsé dans l'arrière salle, mais elle verse tellement de larmes dans sa tasse que ça en devient de la lavasse!

-attention, elle commence à battre des paupières, la gamine!

-fini son petit voyage dans l'au-delà, avant de retourner dans les Balkans.

-je ne crois pas. On ne renvoie pas ces enfants. On ne peut retrouver les parents, les exploiteurs filant avant qu'on les arrêtent, et rien ne dit qu'ils ne seraient pas revendus.

-eh bien il y aura d'autres S.A.M.U., d'autres services de réanimations infantiles, d'autres Grangier, d'autres Ghislaine!

-tu rigoles, elle sera élevée dans un foyer et deviendra française.>>

...........

Quelques jours plus tard, la petite esclave, devenue femme libre, quittait le service de réanimation pour terminer sa convalescence dans un home d'enfants, et entreprendre une nouvelle vie.

En partant, elle offrit en cadeau à ceux qui l'avaient soigné et aux membres du SAMU qui l'avaient découverte... un briquet jetable. Le seul qu'elle n'avait pas brûlé.

Le briquet fut placé sur le plateau d'un meuble de la salle de repos des réanimateurs, là où Ghislaine pleure dans son café. Personne n'a jamais allumé une cigarette à sa flamme. Cela s'est passé il y a trois ans. Il y est toujours. Il y sera encore longtemps.

CONSULTATION 2020

Madame Mercier s’assit devant le bureau, croisant ses longues et fines jambes de manière élégante. [Belle femme, pensa Jacques, et pourtant quarante-huit ans. Quel corps, quel éclat dans le regard! On lui donnerait trente printemps! La médecine est passée par là, avec l’accroissement de la durée de vie est venu l’allongement de la jeunesse! Vive nous, les médecins!]

<<Eh bien nous allons faire votre check-list semestrielle, Madame Mercier. Pas de problème pendant ces six derniers mois?

-Non, Docteur, j’ai juste perdu ma chienne mais elle avait vingt-quatre ans [Bravo aussi les vétérinaires!], et mon psychologue a pu me faire supporter sans encombre cette frustration. Par ailleurs j’ai fait une tendinite lors d’une séance de body-building intensive, mais le kinésithérapeuthe du club m’a vite guérie par électro-acupuncture.>>

[Bigre, on n’arrête pas le progrès, y compris celui des médecines douces! grommela in peto Jacques].

<< Très bien, mon assistante vous a posé quelques électrodes il y a un instant, et le temps que le programme de l’ordinateur analyse votre profil électrique intégré, je vais déterminer vos paramètres sanguins. Veuillez placer cette pince sur le lobe de votre oreille>>.

Madame Mercier s’exécuta.

<<Pouvez-vous pianoter sur le clavier protégé votre code santé confidentiel, afin que mon logiciel analyse vos résultats et les compare à ceux de votre dossier national?>>

Une dizaine de secondes plus tard, une petite note de musique suave retentit, émise par l’ordinateur, avertissant que les examens étaient accomplis et l’analyse terminée.

<< Eh bien bravo, Madame Mercier! Age physiologique: 27 ans, comparé au norme de l’an 2000! Métabolisme, parfait! Souplesse et hydratation de la peau: parfaite! Coeur en super forme! Capacité intellectuelle, supérieure!>>

Madame Mercier ne s’étonnait plus qu’une simple pose de trois électrodes détermine ses électro-encéphalogramme, cardiogramme, myogramme, et même la vascularisation de sa peau, et par dessus tout son état moral par résistance électrique cutanée. Que ces résultats soient en sus comparés à la détermination de cent paramètres sanguins par passage d’un rayon infrarouge à travers le lobule de son oreille, qui mesurait aussi l’épaisseur et la qualité de son derme, le débit sanguin et la qualité de ses artères, le tonus de son coeur en comparant ce débit et la saturation en oxygène à l’électrocardiogramme déjà enregistré, non plus! Et le tout analysé en courbes de tendances intégrant son dossier médical informatique qui contenait, sous forme numérisée, tous ses événements médicaux, scanners, IRM, analyses, micro-biopsies, monitorage de ses accouchements, entretiens psychologiques lors de ses deux divorces, le tout centralisé à Francfort, siège de la Banque européenne de données médicales.

<< Nous allons déterminer ensemble la composition de votre pilule personnalisée journalière pour les prochains six mois.

Bon, je vois que ce que me propose le logiciel ne varie guère: même quantité de Vitamine E, zinc, sélénium, pour éviter le vieillissement...; euh, il me demande si vous changez votre type de vacances cette années? Non? Donc nous baissons un peu la quantité de Vitamine D, puisque vous allez aux Antilles, mais montons le taux de bêta-carotènes, à cause du Soleil. N’oubliez pas d’utiliser la crème que je vais vous prescrire par le même procédé, pour éviter les cancers de la peau ou simplement qu’elle ne se fripe trop tôt!

Toujours du Calcium, en prévention de l’ostéoporose de la ménopause, une légère touche d’hypocholestérolémiant, un anxiolytique doux... Voyons, “il” me suggère “bêta -bloquant”, puisque vous avez un anxiolytique.

Vous n’avez pas de stress important à subir, ces jours-ci, fit-il en redressant la tête de son écran vers le visage de Madame Mercier?

Très bien, laissons ainsi, de même que les vingt-huit autres additifs.

Ah oui! Nicotine! Vous n’en aviez plus que des traces: ressentez-vous encore une envie de fumer?>>.

Devant la dénégation de sa cliente, il supprima la nicotine de la composition.

Cessant de pianoter sur son clavier, Jacques fit une courte pause, regarda amicalement sa cliente. Se penchant un peu vers elle, il reprit d’une voix douce:

<<Il y a un petit problème, Madame Mercier: si votre âge physiologique est de vingt-sept ans, la médecine n’a pas réussit à beaucoup reculer l’âge de la ménopause: vos analyses sont formelles: votre taux d’hormones féminines (il ne disait jamais “femelles” depuis son dernier contrôle de connaissances psychologiques par internet) commence à s’infléchir. La ménopause approche. Mais nous pouvons en effacer les inconvénients. Avec un traitement hormonal, vous resterez encore longtemps dynamique, belle, désirable et...désirante! Vous en a-t-on parlé?

-Bien entendu, docteur, autant à mon club de fittness qu’au Lionness, et j’ai déjà eu un entretien à ce sujet avec mon psychiatre, mon mari et le pasteur de l’Eglise oecuménique psychanalytique.

-Désirez-vous entreprendre un traitement?

-Bien sûr, répondit-elle avec assurance!

[elle a vraiment un bon psychiatre, ou un bon pasteur, ou de bonnes copines... ironisa Jacques, un tantinet vexé d’avoir été devancé, lui le médecin de famille, en charge primaire de la gestion de la santé de ses patients].

-Je ne vais donc vous prescrire votre pilule intégrée que pour deux mois, le temps que vous alliez voir un gynécologue qui prescrira le passage progressif des anti-conceptionnels aux produits de traitement de la ménopause.

-J’aimerais beaucoup que ce soit le docteur Eve Lambert, nos tests de compatibilité de caractère et de mutuelle confiance n’ont pas varié depuis qu’elle m’a accouché de mes deux enfants.

-Très bien, dès ce jour ma secrétaire vous prend un rendez-vous par le web, et toutes les données sont accessibles au docteur Lambert par Modem.

Avez-vous toujours le même pharmacien?

-Bien sûr, le docteur Louise Michel.

-J’envoie tout de suite la composition de votre pilule journalière et de la crême par internet au centre de préparation régional, et elles seront livrées dès demain chez elle.

Au revoir Madame Mercier!>> Il lui tendit la main.

<<Au revoir et merci Docteur de Mollay, avez-vous besoin du code de ma carte de crédit?

- Il est déjà dans mon logiciel, et nous n’avons pas dépassé le quota autorisé ce semestre, ou l’ordinateur central fera le nécessaire.>>

Il serra la main de sa patiente avec chaleur et la raccompagna dans l’entrée.

 

Monos et Una

<<Je vais te tuer. Je ne sais pourquoi, je ne le désire pas, mais je vais te tuer.

Cela ne me fera aucun plaisir, et plus pourrais-je dire un certaine dégoût m'envahit à cette idée, car nul être vivant ne peut sans répulsion faire du mal à un autre être vivant.

- Alors pourquoi me tuer?

- Parce que je le dois.

- Qui t'en a donné l'ordre?

- Je ne sais.

- Au nom de quelle loi, de quel décret? Quel règlement te le dicte?

- Cela n'est écrit nulle part, ou tout au moins pas sur des tables de pierre ou du parchemin. "Cela est écrit", tout simplement.

- "Cela est écrit", c'est ce que l'on dit alors que, justement, "cela" n'est écrit nulle part, si ce n'est dans d'hypothétiques cieux.

- C'est ce qui lui donne sa force.

Apprête- toi à mourir.

- Ne puis-je avoir un instant de répit?

Pourquoi cet empressement, je ne t'ai rien fait, je n'ennuie personne, comme tout être en ce monde, je ne demande qu'à vivre, c'est à dire me nourrir, m'abreuver, respirer et, comme tous, poussée par un sentiment qui me dépasse et qui doit être inscrit par la Divinité au plus profond de moi, à me multiplier. Je sens un désir puissant et pur à donner la vie à de petits êtres qui me ressemblent, à les voir croître et embellir, mais, je le répète, sans vouloir causer le moindre tort à personne.

- Je ne ressens pas la moindre haine ni même la moindre animosité envers toi, mais il est inscrit en moi aussi, au plus profond, et peut-être là aussi par Dieu, que je dois te tuer. Sans le vouloir certes, tu causes du tort, tout en recherchant, je le concède, à satisfaire de légitimes aspirations. Quant à ton désir de te reproduire pour laisser des descendants, ceci n'éveille rien en moi, peut-être là gît notre différence.

- N'y aurait-il pas place pour une seule créature de plus ici? J'y vois des multitudes, allant et venant sans qu'on les interpelle. Elles se déplacent, se nourrissent, vaquent à leurs occupations paisiblement, certaines semblent ne rien faire, pourquoi tant de rigueur pour une intruse si inoffensive que moi?

- Ton apparence seule est inoffensive. Tu es un danger potentiel. Parce que tu n'es pas des nôtres : tu n'as pas notre constitution génétique. Tu ne devais pas t'introduire ici. D'ailleurs vois : moi- même, avant que tu n'arrives, je musardais, je ne savais pas pourquoi on m'avait mis au monde, ni à quoi je servais, ni même si je devais servir à quelque chose.

Mais d'un seul coup, j'ai ressenti une curieuse excitation, une émotion brutale.

Dès avant même que je t'ai vue, dès que tu as pénétré, dès même que tu avais franchi l'enceinte, te faufilant à travers la cloison, j'ai su que tu étais faite pour moi, et moi pour toi, de toute éternité.

Je ne t'avais jamais vue, et pourtant je t'ai reconnue : tes effluves ont remué quelque chose d'indicible dans ma mémoire, ta façon de te déplacer a provoqué des ondes dans le milieu qui semblaient n'être nées que pour aller dans ma direction. Ces ondulations ont fait tressaillir tout mon corps et mon âme. Et je suis venu à toi, immédiatement, poussé par une force irrépressible que je n'avais jamais ressentie auparavant, mais que je savais être prête depuis toujours à me mener vers toi.

- Te rends-tu compte que ton langage est celui de l'amour, et même de l'amour le plus pur, au- delà même de la passion, car tu y introduis la Destinée!

Et tu me tuerais!

- L'amour absolu ne se satisfait pas de la banalité du quotidien, il doit la transcender, et souvent la mort seule peut le fixer en son plus bel éclat.

- Tu vas me tuer, mais sais-tu qu'en accomplissant ton devoir, tu te condamnes toi-même inexorablement à la mort? Oui, la mort pour toi aussi. Ceux qui t'ont donné cet ordre t'ont condamné tout autant. Ne peux-tu te révolter, désobéir et, en me laissant la vie, te garder en vie!

- Ton discours me perturbe et je sens toute l'injustice et l'incohérence de cet enchaînement : te tuer alors que tu viens de me convaincre que j'éprouve l'amour le plus pur pour toi, et me tuer en même temps, le jour où je découvre celle qui m'était destinée.

- Et le jour où moi aussi je découvre aussi que mon langage est celui de l'amour : j'étais faite pour toi. Je sais maintenant que ma constitution devait immanquablement t'attirer, t'amener vers moi.

Luttons contre ce destin implacable : désobéis, révolte-toi.

- Quelque chose manque à ma raison, car inexplicablement, je ne puis me révolter.

- Réfléchis encore : à peine te seras-tu jeté sur moi, à peine m'auras-tu embrassée et serrée contre toi, m'étouffant, que tu commenceras à agoniser, et que tu ne me verras mourir qu'en expirant toi- même!

- Je le sais, mais je sens obscurément que l'on m'a mis au monde pour cela. C'est le sens de ma vie, c'est mon destin, et, en refusant ce destin, j'ôterais précisément tout sens à ma vie.

- Eh bien, puis qu'un destin si puissant nous pousse, puisque des forces si grandes guident nos conduites, tue-moi, si tu le peux, car, le sais-tu, je vais me défendre, et, s'il est écrit que tu dois m'attaquer, il n'est pas dit que tu gagnes!

- Il n'est pas dit en effet!>>

Et le globule blanc franchit sans hésitation, sans hâte excessive mais avec détermination, le demi-micron qui le séparait de la bactérie.

Il l'étreignit, l'entoura de ses peudopodes, l'étouffa. Se contractant, il exprima de sa propre substance des enzymes tueuses, se condamnant ainsi lui- même à la mort, comme elle le lui avait prédit.

Elle expulsa d'elle-même ses toxines, tâchant de desserrer l'étreinte, mais ces poisons ne furent d'aucun effet, son agresseur étant de toute façon condamné.

Ils expirèrent ensemble, indissolublement liés pour l'éternité.

En l’an 2000, les bactériologistes américains inventaient le néologisme "cross talk" pour décrire les relations particulières entre une bactérie et la cellule qu'elle infecte, que les infectiologues français traduisent par "dialogue moléculaire bactérie-cellule hôte".


 

Annales akashiques.

Jacques sonna au 33 de cette rue de Prague où, au XVIème siècle, Rabbi Judah Löw avait animé le Golem, et il venait vers celui qui était son successeur dans la lignée kabbalistique, voire même sa réincarnation.

Un vieil homme sans âge, alerte, portant une barbichette, vêtu d'un costume moderne, avec de fines lunettes, ouvrit.

"Rabbi, des amis m'ont dirigé vers vous,

-je sais, j'attendais votre venue"

Jacques prit un air étonné, voire niais.

"Non, je n'ai pas reçu de communication télépathique, mais un courriel ce matin!

-alors vous savez que je désire accéder aux Annales akhashiques.

-bien sûr, entrez."

Jacques n'en finissait pas d'étonnement: le bureau (l'Athanor?) du grand initié n'était pas ce qu'il attendait: au lieu de murs sombres chargés de livres, de tentures aux signes kabbalistiques... une vaste pièce claire, une table en teck chargée de télécopieurs, téléphones, un ordinateur. Partout, en lieu et place de grimoires, des CD-ROM, des DVD. Il y avait certes, dans une vitrine, éclairés par un spot, une très ancienne Bible et peut-être un Talmud, mais posés là plus pour leur valeur et leur beauté que pour être lus. Comme seul symbole, une ménorrah moderne aux lignes épurées.

"Qu'attendiez-vous trouver, jeune homme? Un vieux Juif, à la longue barbe broussailleuse, portant bésicles, voûté et courbé sur des parchemins dont on ne sait si c'est lui ou eux qui dégagent cette odeur de vieux cuir?

-j'avoue être un peu surpris (ce diable d'homme lisait quand même dans les esprits!)".

"Les annales akashiques. La mémoire du Monde! Là où tout ce qui a existé est inscrit, éternellement. Y accéder est le premier souhait de tout étudiant débutant en ésotérisme! Mais ceci est dangereux!

-mais, Rabbi, j'ai quarante ans, je suis franc-maçon, 33ième du rite écossais ancien et accepté, Chevalier de la cité sainte du rite écossais rectifié, Nautonier de l'Arche Royale! et aussi Grand Profès de l'Ordre martiniste, Illuminati de l' Ordre Rose-Croix!

- voici de hauts grades d'initiation, à défaut d'être initié véritablement, et conférés par des Ordres respectables, mais... s'il y a beaucoup de portes dans la muraille du Paradis, il suffit de passer par une seule pour y entrer!

-alors vous refusez de me faire pénétrer dans les Annales?

-non, jeune homme, j'accepte, vous me semblez sincère et vos recommandations sont parfaites. Je procéderai au rituel dans quatre jours. En attendant il faut vous préparer.

-Comment?

-Professez-vous une religion?

-je suis baptisé catholique.

-Bien, pendant ces quatre jours, visitez toutes les églises que vous trouverez, vous avez de la chance, Prague en a beaucoup! Priez si vous le savez encore. Sinon restez à l'affût de tout frémissement spirituel. Assistez à des mariages et baptêmes, et aussi des enterrements. Réjouissez-vous, ou pleurez, avec ces familles et inconnus que vous allez rencontrer. Si les église sont vides, tenter de sentir ces joies, ces pleurs, ces espérances, ces remerciements ou reproches que vous sentirez imprégner ces lieux. Méditez dans l'ombre et dans la faible lueur des bougies. Rentrez à l'hôtel, mangez végétarien, buvez de l'eau pure, et couchez-vous tôt.

-Maître, vous, un Juif, recommander cela!

-Jeune homme, à chacun sa porte pour entrer au Paradis."

Au quatrième matin, Jacques se retrouva étendu sur un divan, dans une pièce basse et sombre, dans les volutes d'encens, au milieu d'épais grimoires, aux murs chargés de symboles dont certains inconnus de lui, malgré ses nombreuses initiations. Le Maître, enfin ressemblant à ce qu'il attendait, vêtu d'une robe ou d'une chasuble de velours pourpre, un bonnet quadricorne sur la tête, se tenait à son chevet.

"Je vous tiens la main, écoutez ma douce invocation, laissez-vous envahir par la torpeur, et ne craignez rien".

Les murs semblèrent s'effacer.

Jacques vit des enfants noirs s'ébrouant dans un marigot, des blancs jouant dans un village français, des vieillards juifs lisant la Thora en se balançant, des "grätchen" allemandes en jupes traditionnelles, des matriochka dansant, et...

et il eut la vision de cette église où une foule de femmes et d'enfants s'était réfugiée, venant se mettre sous la protection divine, confiante. Les miliciens Hutus entrent et, joyeusement, gaîment, comme dans une virée de bidasses, fendent les cranes à coup de machettes, un à un, sans se presser ni s'arrêter, riant des hurlements de terreur puis de douleur. Puis le silence des agneaux pascals. Sang sur les marches de l'autel!

C'était en ce XXIème siècle!

Autre église, autre lieu, Oradour, les Waffen-SS forcent les habitants à se regrouper dans la maison de Dieu, avant d'y mettre le feu. Une seule femme s'échappe, sautant d'une fenêtre.

Puis l'Holocauste, la Shoah. Six millions de Juifs, au moins, exterminés, dont deux à trois "industriellement" dans des usines à tuer et à faire disparaître les corps. Vingt millions de soldats russes tués pour terminer cette guerre.

Et dix mille aviateurs alliés morts rien que pour bombarder les villes allemandes. Dresde, vingt mille civils brûlant par le phosphore des bombes anglaises en une nuit.

Verdun, on se pulvérise au canon, puis on se rue les uns sur les mitrailleuses des autres, on prend une tranchée, on la reperd, mais on y a perdus dix amis, éventrés pour finir à la baïonnette.

C'était cela le XXème siècle.

A mesure que le temps remontait, il intervint dans les scènes: il vécut Pittsburgh, à Trafalgar un boulet lui arracha le bras, celui que le Baron Larrey lui coupera à vif à Waterloo.

Il n'en était qu'au XIXème siècle!

"Assez! je ne veux pas remonter à l'origine du monde! Encore trop de siècles! Je ne veux pas de la Saint Barthélemy, de la prise de Jérusalem par les Croisés, d'Attila, Néron! Je ne veux pas savoir si Homo sapiens a exterminé Neandertal! Assez!"

Jacques avait sauté du divan, couvert de sueurs froides, pâle. Le Maître lui essuyait doucement le visage.

"Voilà, c'est fini, j'ai arrêté le fil du temps. Calmez-vous."

Le rabbin lui fit boire une tasse de thé fort, lui donna quelques pâtisseries ashkénazes sucrées.

"Vous voyez, jeune homme, il n'est pas anodin d'entrer dans la mémoire du Monde".

 

METAMORPHOSE

1935-1945 ! Sombres années ! A l’Ouest de l’Europe sévissait l’incarnation du Diable. A l’Est de cette même Europe sévissait une autre incarnation du Diable, à croire que le Prince du mal peut s’infiltrer tout entier dans le corps et l’esprit de deux êtres prédestinés.

Et pendant ce temps, au Sud de cette Europe encore, un Pasteur Angélique se murait dans son palais romain et dans le silence. Certains lui reprocheront par la suite ce mutisme, qui fera l’objet d’incessantes polémiques pour les uns, et de questionnement pour les autres.

Mais ils ne savent pas ! Et ceux qui savent se taisent !

En ce jours de Noël, une foule immense, recueillie et silencieuse, était massée sur la place Saint Pierre, attendant la traditionnelle intervention du Pape. La guerre s’éternisait, les armées allemandes essuyant leur premiers revers mais semblant se ressaisir. Des rumeurs courraient, des armes secrètes étaient sur le point d’être mise au point par les Nazis ; des physiciens allemands étaient sur la voie d’un engin destructeur ; des millions de déportés, juifs, Tsiganes, communistes, dont les familles étaient sans nouvelles, étaient peut-être exterminés dans les territoires conquis. Le peuple chrétien voulait être rassuré, ou savoir.

Dans l’entourage du Souverain Pontife, des évêques, quelques cardinaux, lui rapportaient des entrevues qu'ils avaient eues avec des prêtres allemands, des diplomates, et même des officiers SS ! Ils l’adjuraient d’en faire part dans son intervention, pour éviter le pire. Mais il semblait ne pas les entendre, perdu dans ses pensées.

Alors qu’il allait apparaître au balcon de ses appartements, le jeune vicaire qui faisait office d’ordonnance lui rappela cette supplication.

Mais le long discours qu’il adressa Urbi et Orbi ne fut qu’une énumération de lieus communs : la grande âme du père de l’Eglise souffrait des malheurs qu’enduraient les peuples… Il rappela que le christianisme bannit toute guerre… appela les belligérants à cesser les hostilités… Jamais l’entourage du Pape n’avait entendu un discours si banal, inhabituel chez ce grand penseur.

Le Souverain Pontife termina son allocution à midi juste. Se retournant il se dirigea vers son oratoire privé, accablé, semblant redouter ce qui allait se passer. Il stoppa d’un geste l’abbé qui voulait y entrer à sa suite, et referma la porte, donnant deux tours de clé.

D’un pas mal assuré, il s’avança vers une glace.

Elle lui renvoya son visage maigre aux traits fins. Peu à peu, une contraction des muscles du visage accentuèrent ses traits, les yeux brillèrent encadrant son nez droit, un rictus s’empara de ses lèvres. Rejetant sa mitre, il se passa la main dans les cheveux d’où il rabattit une grande mèche. Des spasmes violents secouèrent son corps. Il chuta en s’agitant et hurlant des mots saccadés, agrippant sa soutane qu’il semblait vouloir déchirer.

Inquiété par son allure à la fin de l’homélie, l’abbé s’était tenu derrière la porte. Entendant ce remugle et le Pape hurler dans une langue qu’il ne comprenait pas, le jeune vicaire alerta le cardinal camerlingue, seul possédant un double de la clé de l’oratoire. Quand enfin ils purent pénétrer, le Gardien des clés de Saint Pierre gisait sur le tapis. Ils le relevèrent et allèrent l’étendre sur sa couche habituelle. Le pape y dormit deux jours d’affilée, veillé par ses proches et ses médecins. Il demeura ensuite plusieurs jours dans un demi-mutisme, puis reprit ses activités dans un état normal.

A mille kilomètres de là, en ce 25 décembre, les dignitaires nazis, les maréchaux de la Wehrmacht dans leurs uniformes impeccables, les généraux SS sanglés dans leurs tenues noires, s’activaient auprès de leur Führer, inquiets et dubitatifs. Celui-ci, qui devait prononcer un discours devant une foule fanatisée, était depuis le matin d’un calme confinant à l’hébétude ! Au lieu de s’agiter en permanence, tenant de longs monologues avec son débit haché, il se tenait coi, indifférent à son entourage. Ses courtisans étaient habitués à ces périodes d’abattement et de léthargie ; elles étaient toujours suivies de stades d’exaltation, mais cette fois-ci, l’accalmie durait, et dehors, la foule attendait !

« Mein Führer, réveillez-vous ! Mein Fûhrer, la foule vous attend ! Ils sont trente mille assemblés sur la place ! Ils attendent votre apparition avec enthousiasme ! Vous devez leur expliquer que les revers de notre armée ne sont que passagers, que nous allons nous rétablir pour la victoire finale sur les Slaves, sur les Américains, tous manipulés par les Juifs ! » clamaient à tour de rôle les dignitaires, laissant le Guide sans grande réaction.

A midi cinq minutes, d’affalé qu’il était dans un profond fauteuil, il se dressa comme un diable surgissant de sa boite ! Dans son visage maigre aux traits fins, les yeux brillants encadrant son nez droit, les traits raidis par une force intérieure, il lissa son éternelle mèche. Rajustant sa veste d’uniforme brun, il parcourut en trois pas rapides la distance qui le séparait du balcon et se mit à vociférer dans son langage habituel, au débit saccadé et roulant les R comme dans un grondement de tonnerre.

L’exorciste qui me racontait ceci était un vieux prêtre de l’église Saint Sulpice.

« L’entourage du Saint Père constata ainsi plusieurs fois ces crises, toujours précédées de quelques jours d’abattement… jusqu’à la fin de la guerre… Un peu comme le fou furieux teuton qui, lui, trouva la mort au bout de son parcours.

-d’où tenez-vous cela ?

-j’étais ce jeune abbé affecté au service intime du Pape. Puis on m’envoya ici, dans cet emploi obscur et calme d’exorciste de Paris. Avec mission de me faire oublier…

-et pour le Führer ?

-envoyé au procès de Nuremberg par le Vatican comme assistant d’un cardinal observateur, j’ai reçu la confession d’un condamné juste avant qu’il soit pendu…

-mais il y avait un autre protagoniste, à l’Est à l’époque. Et il toujours paru calme et matois…

-en public, jeune homme, en public… car tous ceux de son entourage proche n’ont pas eu le temps de se confesser avant de mourir, au goulag ou dans les cachots de la Loubianka… »

 

 

Acte de contrition.

"Mon Dieu, j'ai un très grand regret de Vous avoir offensé, parce que Vous êtes infiniment bon, infiniment aimable, et que le péché Vous déplait. Je prends la ferme résolution, avec le secours de Votre sainte grâce, de ne plus Vous offenser et de faire pénitence!"

C'est l'acte de contrition que Jonathan venait de réciter quelques instants avant, au confessionnal, avant de s'accuser de ses péchés, devant l'abbé Meurteau, son catéchiste depuis toujours. Ce vicaire, alias Don Michel, avait remarqué l'intérêt de Jonathan pour les questions religieuses et philosophiques, son intelligence vive, et, ma foi (c'est le cas de le dire), il espérait un tantinet le diriger tout doucement vers le séminaire...

Et il en avait fait des péchés graves, Jonathan: il regardait sous les jupes des filles quand le vent soufflait, il se caressait le soir en s'endormant ou le matin quand le kiki est tout dur, il picolait en douce le pastis du père etc.

Maintenant, le jeune garçon, revêtu de son aube, servait la messe, agenouillé, pendant que l'abbé, jeune prêtre d'une fraternité traditionaliste, officiait, sous le regard bienveillant de Monseigneur Favreau, évêque du cru, assis sur le côté du chœur.

La messe durait. La pénombre de l'église romane, la faible lumière des candélabres, l'odeur douçâtre mêlée d'encens et d'encaustique des stalles, les psalmodies du prêtre: Jonathan fut gagné d'une douce torpeur et se mit à rêvasser, méditant sur l'acte de contrition. "Mon Dieu, j'ai un très grand regret de vous avoir offensé..."

Il se remémora la vision, à la télé, de cette église où une foule de femmes et d'enfants s'était réfugiée, venant se mettre sous la protection divine, confiante. Les miliciens Hutus entrent et, joyeusement, gaîment, comme dans une virée de bidasses, fendent les cranes à coup de machettes, un à un, sans se presser ni s'arrêter, riant des hurlements de terreur puis de douleur. Puis le silence des agneaux pascals. Sang sur les marches de l'autel! "...parce que Vous êtes vous êtes infiniment bon, infiniment aimable".

À Oradour, au moins, les Waffen-SS avaient forcé les habitants à se regrouper dans la maison de Dieu, avant de les brûler, ce qui Lui laissait une petite chance d'excuse.

Mais, bon dieu (c'est le cas de le dire), moi qui ne suis ni bon (c'est ma maman qui le dit) ni aimable (c'est papa qui le dit), je ne pourrais supporter le millième du millième de ce qu'Il supporte. Et Il est omnipotent (ou alors ce serait impotent? mais l'abbé dit bien "omnipotent"!). Il voit tout, rien ne Lui est caché. Il peut tout arrêter, et Il n'arrête rien? Alors qu'il est infiniment bon, infiniment aimable!

Y'a quelque chose qui ne va pas dans cette histoire!

Et l'Holocauste, la Shoah? Certes c'est le dieu des Juifs qui est le fautif. Mais l'abbé dit que c'est le même que le nôtre. Alors quand même! Six millions de Juifs, au bas mot, exterminés, dont deux à trois "industriellement" dans des usines à tuer et à faire disparaître les corps, Il n'a pas pu accepter cela : Il est infiniment bon. Moi, l'idée même de l'abattoir d'animaux me révulse. Le grand frère de mon copain Marcel m'a raconté sa visite de la Villette. L'horreur! Et je ne suis ni bon (c'est le proviseur qui le dit) ni aimable (ça c'est la Gisèle qui me fait les yeux doux qui le dit, mais je crois qu'elle lui donne un autre sens)! Mais peut-être que Jéhovah a une excuse: il n'a pas vu l'Holocauste. Il devait être parti pisser. Ou Il a fait une petite sieste, voire un bâillement. C'est que c'est long un pissou ou un bâillement de Bon Dieu! Un certain monsieur Hitler vient d'être nommé chancelier par un Maréchal Hindenburg: Il s'assoupit un peu. Il se réveille vite: boum, six millions de ses adorateurs déportés, affamés, gazés, brûlés, et tutti quanti! Quelle surprise! L'abbé m'a raconté que dans la Bible des Juifs (la même que la nôtre, sauf l'histoire de Jésus), Jéhovah dit à un petit merdeux de prophète qui ose ergoter : "tu vois ces os blanchis dans le désert? Je peux les entourer de chair et faire ressusciter les hommes". Alors pourquoi Il ne l'a pas fait? "Pouce, les Nazis, c'est pas de jeu, j'étais assoupi, je les ressuscite!" Mais cela aurait fait un peu désordre, peut-être? Oui, ma foi (c'est le cas de le dire), voilà un embryon d'excuse.

Mais il faut dire qu'il a puni ce monsieur Hitler après: il a fait gagner Staline et l'Armée Rouge. Quelle correction! Mais vingt millions de soldats russes tués pour en arriver à ce qu'il se suicide avec son Eva, c'est pas un peu cher payé?

Et les Alliés, dix mille aviateurs morts rien que pour bombarder les villes allemandes. Dresde, nous a expliqué la prof d'Histoire, vingt mille civils brûlés par les bombes au phosphore anglaises en une nuit, ça c'est de la punition divine!

Mais au fait, Lui qui est infiniment bon et aimable, Il n'aurait pas pu faire larguer qu'une bombe unique par les Anglais, tombant pile sur Hitler ? Même Eva ne méritait pas ça. Mais moi je ne dois pas être bon et aimable, pour penser ainsi.

Soudain, dans le ronronnement du marmonnement de l'abbé (et peut-être d'un ronflement de l'évêque?), une prière s'imposa brutalement dans l'esprit de Jonathan: "Mon Dieu, je n'ai aucun regret de Vous avoir offensé, parce que Vous êtes infiniment un sale con et infiniment haïssable, et que le péché Vous plait. Je prends la ferme résolution, avec ou sans le secours de Votre sainte grâce, de Vous offenser encore plus et de ne jamais faire pénitence!"

A peine eût-il finit qu'il se leva d'un bon joyeusement, descendit la nef, retroussant puis jetant son aube, gambadant, chantant et frappant des mains, et sortit en coup de vent.

Le jeune prêtre et le vieil évêque se regardèrent, interloqués d'abord, puis ravis: pour sûr, l'enfant de chœur venait d'être foudroyé par la grâce et de vivre une grande expérience mystique!


UN JOUR TROP TARD!

«Tu ne pourras pas toujours te comporter en tyran! ni tes deux acolytes! Il existe une justice en ce monde, et tu devras t’y soumettre!»

Celui qui invectivait ainsi Pierre, et ses complices Paul et Jacques, était André, mais ceux qui s’étaient regroupés derrière lui, Julius l’Anglais, Léonard, Lucien le Corse, Rahjid l’Indien, serraient les poings, colériques, pendant que les femmes, Gilberte, Roberte, Alberte, Anémone, Amandine, et Gretta la danoise, restaient à l’écart, n’osant prendre parti; sauf Léonora, la vieille mamma italienne.

« Ils ont raison, vous ne faîtes qué dou mal dépouis que nous sommes ici, vous sérez pendous!» marmonnait-elle, faisant le signe du diable de l’annulaire et de l’auriculaire de sa main droite.

Que pouvait bien motiver pareille révolte? ou plutôt pareille révolution. Ils étaient sur une île, autrefois déserte, jusqu’à l’arrivée il y eut un peu plus de cinq ans d’un bateau pneumatique contenant les personnages s’invectivant à cette heure.

Leur avion avait amerri en plein Pacifique, interrompant un voyage qui les emmenait en un séjour de rêve sur une île polynésienne. Les passagers avaient pu prendre place dans des canots, mais une tempête les dispersa, de telle sorte que nos amis débarquèrent, seuls, sur cette île, à première vue tout autant paradisiaque.

Ils espérèrent un prompt secours, “le commandant ayant dû lancer un SOS”, “il a même affiché un appel de détresse sur son transpondeur”, avait surenchéri Léonard, qui s’y “connaissait en aviation”, “et les radars du monde avaient localisé l’appareil lors de sa chute”; “toutes les marines les cherchaient déjà”; “il n’y avait qu’à manger des noix de coco, et attendre l’arrivée prochaine d’un navire en profitant de ce petit paradis”; “par jeu nous pourrions entailler chaque matin l’écorce de ce cocotier, pour compter les jours” avait ajouté Rahjid.

Les entailles s’alignèrent sur l’écorce, à tel point qu’il fallut inventer une marque pour les mois. Nul navire n’apparut, sur la mer calmée ne flotta jamais une légère fumée; un grondement laissait soupçonner parfois le passage d’un long courrier, mais si loin, si haut… peut-être la ligne qu’ils avaient empruntée autrefois!

Les noix de coco furent mangées, il fallut s’organiser, pêcher, reconnaître les baies comestibles, goûter prudemment quelques crabes, piéger quelques oiseaux. Bref, organiser la survie, en sommes refaire une société.

Le séjour paradisiaque commença d’être un purgatoire.

Il devint un enfer quand il fallut construire de nouveaux rapports humains.

Au début tout sembla aller de soi, chacun prenait des initiatives en accord avec tous. Mais il fallut s’organiser, créer une miniconstitution, car les conflits naquirent et, à mesure que les entailles des mois s’accumulaient, se développèrent. Quand il fallut inventer un autre signe pour douze mois, en prévision des années qui allaient peut-être se succéder, une rixe faillit éclater entre Pierre et Lucien, le Corse, à propos de Gretta, la Danoise. Car les problèmes de cœur avaient surgi, maintenant qu’ils n’espéraient plus sortir rapidement de leur isolement! Rahjid s’était mis en ménage avec Alberte, mais ses habitudes de mari indien traitant sa femme en servante avait vite déplu à celle-ci, et il fallut les séparer pour éviter les altercations.

Cette nouvelle société se mis alors vite en place.

Déjà Paul, ci-devant charpentier, et Jacques, adjudant de la Légion, par leur force physique et leur autorité, avaient pris le pas sur tous pour la répartition des travaux. Mais quand les conflits humains apparurent, Pierre, avocat, domina, y compris sur Paul et Jacques, qui devinrent ses deux bras exécutifs.

A mesure que les encoches des mois et les entailles des années s’ajoutèrent sur le tronc du cocotier-calendrier, l’emprise du trio devint dictatoriale!

A Pierre la répartition des tâches, à Paul et Jacques la surveillance, aux autres l’accomplissement: culture, pêche, cueillette, piégeage! Aux femmes la cuisine, les travaux ménagers!

Les affaires de cœur furent résolues facilement: les relations amoureuses furent réservées aux trois dirigeants, sauf pour Léonora la mama. Des bébés naquirent d’ailleurs au fil des ans, ce qui expliquait qu’en ce jour de révolte, Gilberte, Roberte, Alberte, et Gretta la Danoise, restaient à l’écart, n’osant prendre parti, écartelées entre les pères de leurs enfants et leur désir de rebuffade.

L’atmosphère s’envenima, des coups allaient succéder aux horions, quand Gretta s’écria: «un bateau! »

Effectivement, sur l’horizon, une silhouette d’aviso apparut, et, en moins d’une heure, une chaloupe débarqua un officier britannique et deux hommes d’équipage.

«Monsieur, s’écrièrent conjointement André et tous ceux qui s’étaient regroupés derrière lui, Julius l’Anglais, Léonard, Lucien le Corse, Rahjid l’Indien, vous devez mettre cet homme aux fers, et l’emmener pour être jugé pour menaces, travail forcé sur hommes, contraintes morales sur femmes». «C’est oune perverse» renchérit Léonora, la vieille mamma italienne.

Les marins restaient interloqués devant des naufragés réclamant en premier vengeance plutôt que se réjouir d’être découverts.

Paul et Jacques étaient blêmes. Pierre alla vers le tronc de cocotier entaillé, goguenard. S’adressant en un parfait anglais à l’officier:

« Sir, à qui appartient cette île?

-à la Couronne britannique!» mais son ton était peu assuré;

«non, sir, appartenait,» marqua-t-il; «depuis combien de temps un navire de sa Gracieuse Majesté est-il venu ici?»

Le captain marqua un temps d’arrêt

« un … peu plus de cinq années;

-et donc vous savez aussi bien que moi, avocat international, et vous étiez venu ici pour cela, que lorsqu’une île est inhabitée, la puissance tutélaire doit venir au moins tous les cinq ans affirmer sa propriété. Sans cela quiconque peut y débarquer ensuite et en prendre possession. Nous qui sommes ici depuis cinq ans et un jour, dès hier nous devenions un état indépendant. J’en suis le chef, élu démocratiquement, à la majorité (il se tourna vers ses deux acolytes et le groupe de femmes portant leurs enfants dans leurs bras). Vous pouvez repartir, sir, emmenant ceux de ces hommes ou femmes qui le désireraient.»

Quelques heures après cette scène, une chaloupe emportait à son bord un officier contrit, deux marins, quatre hommes et une mama. Du rivage, un groupe de femmes et d’enfants leur faisait des signes d’adieu. Pierre ironisa:

«Un jour trop tard, messieurs!»

 

Deux assassins habitent au 21 de la rue Morgue.

EUROPE-MATIN, 5 AOÛT 2000.

"La nouvelle se répandit vite dans toute la rue Morgue, puis le quartier, le square La Fayette chez les SDF qui l'occupent, et, dès l'ouverture du marché, la rue Mouffetard et de là tout l'arrondissement: Lulu est morte! Lulu est morte assassinée!

Elle, si belle, si fraîche, si blanche, assassinée! Celle que tous aimaient, malgré la versatilité de ses amours, ses œillades et ses roucoulements langoureux, ce qui lui avait valut son surnom donné par Berg, le musicien des rues (personne ne comprit bien pourquoi, mais parole d'artiste est parole d'évangile), n'égaillerait plus le quartier de sa présence vaporeuse. Sa parure blanche ne virevolterait plus dans les squares, sur les trottoirs, par les étals du marché! Elle que sa légèreté et sa grâce semblaient faire toujours voler!

Car tous l'aimaient et elle les aimait tous.

Enfants, à qui elle pard

onnait de tenter de l'effrayer en la poursuivant à grands cris, anciens, dont elle venait effleurer les mains tremblotantes, ménagères affairées, managers pressés.

Les sans abris qui squattent le square oublièrent de boire leur premier litron du matin: ils appréciaient tant la victime qui adoucissait de sa présence vaporeuse et sa douce voix leur désespérance.

Sur le marché, la nouvelle passait de bouche en bouche: "une demi-livre de choux fleur, madame Claudia, il paraît qu'elle avait encore les yeux ouverts?". "on dit qu'elle allait être mère? Donnez-moi une douzaine d'œufs". "Peut-être est-ce son dernier amoureux? Elle lui donnait des illusions: ce n'était qu'un pigeon!" . Très vite, chacun et chacune repartant chez soi, répandant la nouvelle sur son passage, tout Paris fut au courant. Rive droite, rive gauche, la Butte aux Cailles, les gars de Ménilmontant et même, au-delà du périphérique, les voyous d'Argenteuil.

Et le pis est que ce furent deux gamins qui la découvrirent! S'en allant à l'école! Quel spectacle: tant de sang tachant tant de blancheur!

Lorsque Stéphanie du Curé et Daniel Moine la virent, elle gisait sur le ventre, la tête légèrement tournée sur le côté, un œil caché mais l'autre fixant le ciel d'où elle était venue et où probablement elle s'en repartit.

De larges entailles la lacéraient, zébrant d'écarlate sa robe immaculée. Deux petits trous au côté droit s'y rajoutaient, comme un petit coquelicot. Elle semblait dormir, car le vent faisait frissonner son toupet.

Un instant, monsieur René Dion, photographe, qui passa en Citroën Dyane cette nuit là et eut un accrochage bénin avec une Fiat Uno, retrouvé grâce à un débris métallique qui fut perdu sur le bitume, fut inquiété. Mais il put se disculper, car à l'heure de l'accident il était place de la Concorde: l'agent Hugues Legrand le siffla pour avoir brûlé un feu rouge, comme en témoigna aussi Mercedes, jeune prostituée qu'il avait prise en stop.

Deux chemineaux habitués du square ont été interpellés, un légionnaire déserteur et un ancien cheminot autrefois licencié pour excès de vitesse en métro. Ils avaient l'habitude de dormir sur un banc. Certes ils étaient connus pour leur douceur et leur mélancolie, mais allez savoir ce qui se passe dans la tête d'un homme seul et affamé! "mais nous ne sommes pas des cannibales" s'exclamèrent–ils pour toute défense! En fait, l'un put se disculper en produisant un témoignage révélant qu'il dormait cette nuit-là place Vendôme dans les bras d'un orfèvre, l'autre ceux d'une bande de tagueurs qu'il accompagnait au dépôt de Pantin pour peinturlurer des rames de la RATP, ne pouvant rester loin des lieux de son ancien métier, son sacerdoce.

L'enquête en est là, mais tous espèrent un rapide dénouement. Le ministre de l'intérieur, retenu à l'hôpital, l'a promis au peuple de Paris."

ÉLARGISSEMENT, 6 Août, édition du matin.

"Monseigneur de La Montagne Noire et le Professeur Maillot prennent la tête d'une campagne de signatures pour attirer l'attention sur le développement de la violence aveugle. Amédée Syllabe, président de SOS-fascisme, Emma Babar, défenseure des droits de ceux qui n'en ont pas mais en prennent quand même, Arielle Semballe, désignent nettement les coupables, inspirés des idées de Bruno La Mouette."

MINUTE PAPILLON! Édition du soir.

"Doit-on souligner le fait que la victime est blanche, blanche, blanche!"

VOILÀ, 7 Août 2000.

"Mouhamad Al Fayot l'affirme : c'est un coup des services secrets britanniques. Lulu était sur les lieux de l'accident de son fils. On la distingue très bien sur une photo qu'il a retrouvé dans ses archives, passée au scanner, numérisée, agrandie et recomposée par ordinateur. De là où elle était, elle avait une vue plongeante et a bien pu saisir tous les détails de la scène!"

MINI. Même jour.

"Comme c'est bizarre! Dans le quartier de la rue Morgue, il y a un certain Simon pas très net qui vit avec son chimpanzé Michel. Il n'a pas voulu recevoir notre reporter. La police explore-t-elle toutes les pistes?"

LE GOUPILLON. Édition du 7 Août.

"Meurtre de Lulu: est-t-il déjà trop tôt pour parler du pardon?"

LE CIGARE MAGAZINE. Édition du Samedi 7 Août.

"Que faisait donc une si fragile créature si tôt (ou si tard?), seule, dans les rues de Paris? Doit-on accuser l'insouciance de la jeunesse ou ceux qui la corrompent en excusant tous les laxismes?"

AGENCE EUROPE-PRESSE. Communiqué du 7 Août 22 H.

"Monsieur Jean Bon, et son épouse Jacqueline Renaud, tous deux concierges de l'immeuble du 21, Rue Morgue, ont avoué ce soir devant le commissaire Lamain: ce sont bien leur deux chats, Fifi et Riri, deux matous pourtant castrés, qui ont assassiné Lulu, la blanche colombe, au petit matin. Ils revenaient à potron-minet de leur virée nocturne, s'amusant d'un dernier reflet de la lune dans le caniveau, lorsqu'ils aperçurent Lulu s'y abreuver avant son premier envol du matin. Le bel oiseau les connaissait, et ne dut pas s'en méfier lorsqu'ils l'approchèrent. Bien qu'ils furent castrats, cette mutilation, si elle enlève à nos petits félins l'instinct sexuel et leur donne une belle voix, ne supprime en rien l'instinct du chasseur. Lulu, et les époux Bon, l'ont appris à leurs dépends."

 

La double inconscience.

 

<<Marie, sors de la salle de bain! Marie! Ouvre-moi!

Tu ne veux, pas? Eh bien reste!>>

Jacques, rageur, donna un coup de pied dans la porte et parti dans le living.

Il savait que Marie sortirait dans un court instant. Elle l'avait toujours fait. Ses bouderies n'étaient jamais longues. N'entendant plus rien, poussée par la curiosité, elle ne manquerait pas de venir voir sil était parti ou s'il se cachait dans un coin de l'appartement, ou même s'il ne s'était pas installé dans le fauteuil relax en sirotant une bière.

Il chercha du regard un instant où pourrait-il s'installer en silence en attendant son apparition. La chambre avait sa porte ouverte, le lit lui tendait les bras. Il s'y affala.

Pendant qu'il restait pensif, le regard au plafond, les bras en croix, sa main heurta la table de nuit. Le tiroir était ouvert. Ses doigts fouillèrent l'intérieur. Tiens! Des tablettes? Du Tandamil! "Parfait, et si j'en prenais une bonne dose? Rémy mon ami le médecin m'a dit que le Tandamil n'était pas dangereux même pris à dose forte: au maximum un sommeil profond, voire même un coma calme, mais pas de toxicité directe sur le cœur ou le cerveau. Pas dangereux, à condition de n'être retrouvé pas trop tard!

Allons! Faisons bonne mesure: dix tablettes, pas plus, pas moins, sinon elle va se moquer de moi si elle me voit à peine groguis.

Elle va être surprise: je la vois d'ici, sortant de son retranchement, regardant à droite, à gauche, en catimini, marchant précautionneusement comme un chat partant en chasse! "Jacou? Jacou?..." puis, plus fort: "Jacques!" Mais rien. Si: un ronflement sourd, une respiration profonde, un râle, venant de la chambre. Elle présente son minois au seuil, et voila son Jacou qui tente de se redresser, le regard déjà vague, les gestes lents, et qui retombe sur le lit!

Et les cris! Et l'appel aux voisins! Et les pompiers, le SAMU!"

Dans la salle de bain, Marie se regarde dans la glace. "Tu as l'air fine: Les yeux rouges, gonflés d'avoir pleuré. Le teint rubicond d'avoir crié! Il y en a assez! Je ne peux plus supporter son égoïsme d'homme! Je suis bonne à lui laver son linge, entretenir notre studio. Je suis son grand amour, il ne le cesse de le proclamer, surtout après une dispute et quand je fais mine de le quitter, mais monsieur traîne avec les copains de travail au cybercafé (mon œil, oui, prétexte pour aller au café tout court, entre hommes, sans être dérangés par les femmes, tout juste bonnes à vous faire la cuisine et à faire l'amour. Au cybercafé!, alors qu'il est informaticien de profession et qu'il a un ordinateur à la maison! Il me fait penser à mon père, ouvrier des fonderies. Après une journée au chaud des hauts fourneaux, disait-il, comme s'il était à l'intérieur de la fournaise, il fallait qu'il s'arrête une paire d'heures au café avec les copains boire des chopines de mauvais vin, alors que ma mère lui en achetait du bien meilleur qu'il pouvait tout à loisir déguster à la maison. Les hommes, quelle que soit la position sociale et l'époque, restent toujours les mêmes!)"

Dans le miroir, un reflet: l'armoire à pharmacie, sa porte ouverte laissant entrevoir une pleine boîte de Tandamil!

"Mais voilà la solution: une bonne dose de Tandamil, et il me retrouve endormie sur le carrelage! Je l'entends d'ici: dans dix minutes, il ne pourra pas tenir: "Marie? Marie? Ouvre-moi cette porte". Rien, pas de réponse (peut-être un petit râle à peine audible en accolant son oreille contre la vitre de la porte). Un coup d'épaule, et hop!, la porte cède et il me trouve allongée sur le sol (je ferai attention à me coucher dès que je me sentirai vaseuse, pour éviter de me cogner la tête. Et si je tapais un coup fort par terre, pour qu'il entende et vienne à coup sûr?)".

Elle avala les tablettes de Tandamil, attendit un instant, mais n'eut pas le temps de frapper! Le Tendamil agit progressivement, mais vite (c'est marqué dans le mode d'emploi) : elle s'affaissa doucement, et chuta tout en douceur.

<<Vous en avez de la chance, les tourtereaux! Encore heureux que c'était l'anniversaire de Madame : le commis qui apportait le bouquet de fleurs n'ayant pas de réponse à son coup de sonnette et ses frappes, a pénétré dans votre studio, puisque la commande spécifiait bien l'heure à laquelle le bouquet devrait être livré... et payé. Il a exploré l'appartement et vous a trouvé inconscient sur le lit! Vite il nous a appelés mais un embouteillage a freiné notre parcours, et nous vous avons trouvé déjà dans un coma moyen. Une demi-heure plus tard, et c'était la réanimation, voire la mort!>>

L'homme qui s'adressait ainsi à Jacques portait une combinaison blanche frappée du sigle "SAMU", et Jacques se rendit compte alors qu'il était dans une chambre d'hôpital.

Il se tourna vers le lit d'à côté et y vit Marie, le regard un peu vague, la conscience crépusculaire.

<<Quant à vous, reprit le médecin, vous remercierez la perspicacité de l'infirmière qui m'accompagnait. Votre ami était déjà sur le brancard, les pompiers le soulevaient pour l'emporter, et moi-même j'étais assez occupé à surveiller sa respiration et l'arrivée d'oxygène pour penser à autre chose. Mais avec son intuition féminine, voyant les fleurs, elle en conclut que la destinataire était une femme; il est rare en effet, même à notre époque, qu'un homme reçoive des fleurs et...>>

<<Comment, mon chéri, interrompit-elle le médecin, c'est toi qui m'as envoyé des fleurs, te rappelant mon anniversaire?

-bien sûr, mais il faut dire que cela m'était sorti de l'esprit pendant que nous nous chamaillions!>>

<<Eh oui, reprit le médecin, quand il y a des fleurs, cherchez la femme! C'est ce que nous avons fait, enfonçant finalement la porte de la salle d'eau! Une chance! Sinon nous partions en emportant Monsieur seulement. >>

Puis, après un silence:

<<Mais, dîtes-moi, vous me semblez avoir une passion partagée pour le Tandamil!>>

Souvenirs d'écolier.

 

(à la recherche du temps passé, 1)

NE SOYEZ PAS MÉCHANTS AVEC LES PETITS ÉCOLIERS.

Introduction.

Où l'on verra que, contrairement à l'adage médiéval "Oignez vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra", la bonté envers les petits écoliers attire la récompense, la méchanceté la punition.

Développement.

"Tu es fou, tu ne va quand même pas offrir ça à Mme Duval! La sale rouquine!"

"Offre-le plutôt à Madame Dumont!"

Une dizaine d'enfants entouraient un garçonnet, qui n'était autre que moi-même, porteur d'un énorme bouquet de fleurs, et l'invectivaient, outrés.

C'est que la classe de "mat sup", la dernière section de maternelle, était confiée à Madame Duval mais, les effectifs d'enseignants à l'époque étant légèrement pléthoriques, lors de ses absences pour congés éducatifs, maladie d'elle-même et de ses enfants, et tout ce que l'on pouvait prétexter pour s'absenter, et que d'aucuns prétextent encore, elle était remplacée par Madame Dumont, qui, de plus, souvent la secondait, prenant en charge une partie de la classe.

"Donne le plutôt à Madame Dumont, elle est gentille, elle!"

Tout en effet les opposait: Madame Duval était jeune, grande, fine. Elle soulignait sa taille par une large ceinture serrée à l'extrême. Sa jupe de ce fait s'évasait en corolle, découvrant le plus souvent une paire de bottes en cuir à talons hauts et pointus. Sa démarche en était rapide et saccadée, faisant se balancer une chevelure d'un roux vif où un soupçon de teinture devait rehausser la teinte naturelle, chevelure portée en queue de cheval ou catogan. Le caractère de Madame Duval était tout à l'unisson de son aspect, sèche dans ses intonations, sèche dans ses formules, le tout traduisant la sécheresse de son cœur. Elle ne nous battait pas, heureusement, car alors ce que mon âme d'enfant qui n'arrivait pas à analyser l'attitude de son personnage mais en était troublée, m'aurait aujourd'hui fait donner un seul mot pour la définir: sadique!

Elle ne nous aimait pas, elle n'aimait pas les enfants. Pourquoi faisait-elle ce métier?

Elle était la maîtresse exigeante, dans les deux acceptations du terme.

À l'inverse, Madame Dumont était la mère: un peu plus âgée, moyennement grande, la taille point trop marquée, la chevelure brune, frisée par une mise en plis classique. Tout en elle était douceur: la voix, les mouvements quand elle se penchait légèrement vers nous pour nous parler (la "rouquine" était obligée de hausser le ton car elle restait fièrement cambrée en permanence). Elle nous aimait, nous l'aimions. Nous ne lui avions pas donné de surnom, au contraire de Madame Duval qui avait gagné celui de "la sale rouquine". Quand je relis Vipère au poing, je comprends ce qu'ont souffert les trois enfants qui surnommèrent leur mère "Folcoche": folle, cochonne!

"Oui, pourquoi à Madame Duval?"

"C'est papa qui me l'a ordonné. Hier, le directeur a dit qu'aujourd'hui c'était l'anniversaire de notre maîtresse. Je l'ai dit à Papa et Maman en rentrant. Papa a alors commandé un gros bouquet de fleurs, me l'a mis dans les bras ce matin et m'a dit de lui donner".

Un temps d'arrêt pour explication est ici nécessaire. Il n'est plus coutumier aujourd'hui de faire porter des bouquets de fleurs aux maîtresses lors de leur anniversaire; à l'époque non plus d'ailleurs. Mais cette scène se passait en Allemagne occupée d'après guerre, dans une école réservée aux enfants de militaires. Cette armée d'occupation, dans chaque ville, était un îlot en terre germanique, un microcosme où tout le monde vivait en vase clos, se connaissait, où tout était répété et commenté. Ce n'était pas la morgue d'être vainqueur qui isolait ainsi, mais l'obstacle de la langue. D'ailleurs notre famille avait les meilleures relations avec les gens dont nous habitions deux étages réquisitionnés de leur maison, parce qu'ils étaient parfaitement francophones, francophiles et cultivés. Leur fils, le grand ami de mes sœurs aînées, se prénommait Wolfgang! L'Allemagne n'avait pas produit dans les années trente que des brutes!

De plus, les primes et les réquisitions aidant, le train de vie des militaires était élevé: nous voyagions en première classe en train, vivions dans deux étages d'une magnifique maison, avions un chalet en Forêt Noire pour les week-ends et les congés scolaires. Les sous-officiers avaient le train de vie d'officiers supérieurs, les officiers de généraux, les généraux de proconsuls!

Alors mon père, adjudant-chef ("le général des sous-officiers" disaient mes sœurs), se serait senti déshonoré de ne pas faire offrir un bouquet somptueux à la maîtresse de son fils unique pour son anniversaire. D'ailleurs, si le directeur avait rappelé cet anniversaire, c'était sûrement un appel du pied aux parents.

"Non, non, non, pas à la rouquine, tu ne vas pas la récompenser d'être méchante avec nous! à Madame Dumont!!"

J'avançais, désemparé, dans la cour de l'école. Au milieu se tenaient le directeur, Madame Duval, Madame Dumont et quelques autres enseignants. Les écoliers me suivaient, en rameutant d'autres au passage, qui se demandaient ce qui se passait.

Dans ma tête affolée se livrait un combat cornélien: obéir à mon père, et récompenser la dureté, ou obéir à mon cœur, répondre à l'amour par l'amour, mais désobéir à mon devoir?

J'arrivai à quelques mètres des enseignants qui m'avaient remarqué et me regardaient. Un instant je me dirigeai à gauche vers Madame Duval, puis, brusquement, obliquai à droite, et tendis le bouquet à Madame Dumont. Celle-ci, interloquée, le prit et m'embrassa longuement (ce que n'aurait peut être pas fait "la rouquine", ou du bout de ses lèvres pincées).

"Mais pourquoi, mon petit enfant?"

Dans mes souvenirs, l'histoire s'arrête net ici, comme coupée au couteau. Qu'ai-je répondu à Madame Dumont? Madame Duval s'est-elle douté que ce bouquet lui était destiné? Si oui, quelle figure a-t-elle présenté? Qu'ai-je répondu à mon père le soir en rentrant, car il m'a certainement demandé comment Madame Duval avait reçu cet hommage? Qu'en ont pensé le directeur et les enseignants? Cette anecdote a-t-elle fait le tour du microcosme des militaires d'occupation de la ville d'Offenbourg? Est-elle revenue secondairement aux oreilles de mon géniteur?

Il me semble que le bonheur d'avoir laissé parler mon cœur m'a tellement submergé que rien n'a pu s'imprimer ensuite dans ma mémoire.

Conclusion.

Poignez enfant, il vous poindra; oignez enfant, il vous oindra!

 

 

Le fort intérieur.

 

 

 

(à la recherche du temps passé, 2)

 

L'expérience la plus douloureuse que j'ai vécue.

J'avais vingt-quatre ans. J'étais un de ces docteurs de colonie de vacances, en fait étudiants en médecine chargés de l'application des directives médicales et des soins infirmiers, mais tous, cadres, moniteurs, enfants, nous appelaient "docteur".

Je devins, sans l'avoir cherché, le pivot de ce microcosme (on ne parlait encore pas de gourou!) : le directeur, devenu un ami, occupé à quantité de taches administratives, et n'ayant pas grande attente dans son sous-directeur pour organiser les activités -"te rends-tu compte, je le charge d'organiser des jeux, mais il joue comme un gosse avec les enfants, ce n'est pas ce que je lui demande!"- m'avait proposé de le seconder dans l'encadrement des enfants. J'acceptais car mes activités médicales se résumaient à peu de choses! La "visite" le matin et le soir, qui consistait en fait à distinguer les bobos de ce qui pouvait justifier l'appel au "vrai docteur" ayant passé contrat avec la direction de la colonie, vérifier que les traitements prescrits par celui-ci, ou que l'enfant apportait avec lui, étaient suivis, mettre de la pommade sur les piqûres de moustique ou des antiseptiques sur les boutons infectieux. En fait là était la seule compétence médicale que l'on nous demandât : savoir distinguer la réaction un peu forte à la piqûre de moustique (et Dieu qu'ils sont féroces en Provence les moustiques!) du début de furoncle! M'étonner de ce que le garçon annoncé comme énurétique ne pissât pas la nuit, mais que le lit de celui dont les parents n'avaient rien dit se réveillât dans une piscine (ou pissine?). Le consoler de sa honte, dédramatiser!

Par cette double fonction (à la fois leur "docteur" et leur "moniteur-chef") j'acquis vite une popularité sans partage auprès des enfants.

Par ailleurs, s'agissant d'une œuvre sociale de la SNCF, les moniteurs étaient par moitié des jeunes cheminots de cette entreprise et par ailleurs des étudiants. Très vite deux clans s'opposèrent, les uns un peu trop complexés d'être cheminots, les autres un peu trop imbus de leur état estudiantin. Je devins vite le pont entre ces deux groupes, n'appartenant à aucun et étant un peu plus âgé, confident des uns et des autres, pacificateur, réconciliateur.

Se rajoutant à tant de bénédictions, un groupe de jeunes touristes autrichiennes vint occuper le reste des locaux laissés libres par notre colonie (il s'agissait d'un lycée loué l'été pour ces activités). Les rencontres s'établirent rapidement, tant par invitation à nos soirées de spectacle par les enfants que par des "rendus" de la part de ces jeunes filles.

Des idylles se nouèrent entre des moniteurs et certaines de ces grätchen. Parmi leur groupe, malgré les frisettes de Gretta, la blondeur de Lily, les rondeurs de Gertrud, il en était une qui surpassait les autres, objet de tous les regards, de toutes les attentions, des tentatives de séduction de tous, moniteurs, et, ma foi, sous-directeur inclus. Elle était la réplique de Romy Schneider. Elle y gagna son surnom : "Sissi". Devinez qui emporta son cœur? Bien sûr le moniteur chef-pacificateur-docteur!

Je nageais ainsi deux semaines en plein bonheur! Gâté par la providence!

Gâté? Voire.

Le même jour, la colonie se termina, les touristes autrichiennes quittèrent le lycée !

La loi faisait obligation au directeur de rester quelques jours après le départ des colons encadrés par les moniteurs, pour régler quelques problèmes administratifs. Souhaitant se joindre aux petits colons et rentrer au plus vite, le directeur me demanda de bien vouloir rester à sa place ces quelques jours pour accomplir ces formalités, croyant me faire plaisir en me laissant quelques temps nourri, logé, gratis, seul, sans plus personne à encadrer, pour profiter de cette ville balnéaire de la Côte d'Azur.

J'acceptai.

Tous partirent.

Et je me retrouvai seul, seul comme jamais je n'aurais cru que l'on puisse l'être. Désemparé, désespérément vidé de toute substance. J'avais cru être multiple, j'avais cru être à la fois moi et les autres, tous les autres, enfants, étudiants, cheminots, touristes, et bien sûr, Sissi, dans une communion fusionnelle.

J'errais dans ce lycée où j'avais fait jouer ces enfants qui m'adoraient, où j'avais joué le rôle de "Monsieur bons offices" entre les moniteurs. Je restais idiot sous les platanes où nous avions donné nos saynètes devant Gretta, Lilli, Gertrud et... Sissi! Je me traînais triste comme un chien sans maître, sur les plages, ne voulant pas me tremper dans cette mer où j'avais chahuté avec les petits colons, empêchant là les uns de maintenir trop longtemps sous la mer un camarade, faisant mine ici de ne pouvoir me dégager d'une grappe de gosses qui me maintenait sous l'eau. Et pire était le soir quand j'errais comme une âme en peine dans les rues de Grasse aux heures où je m'étais promené main dans la main avec Sissi, m'arrêtant sous les platanes et près des fontaines où nous avions échangé de chastes embrassades, car l'époque ne nous permettait pas même de penser aller plus loin!

J'étais un ectoplasme, ceux qui m'aimaient et que j'avais aimé étaient dispersés dans toute la France, et même en Europe.

Les enfants? Dispersés! Charleville-Mézières, Sarreguemines, Sarrelouis! Bien loin de ma résidence habituelle dans le Sud-Ouest. Je ne pouvais espérer en revoir un. Les étudiants? Dispersés! Pensaient-ils même encore à moi, impatients de reprendre leurs études à Strasbourg ou Nancy! Les cheminots? Dispersés! Gare de l'Est, gare de Colmar, au mieux pourrais-je en rencontrer un jour entre deux trains!

Les Autrichiennes? Dispersées! Irais-je un jour à Vienne, Linz, Salzbourg. Et Sissi, revenue près de sa mère dans un village perdu du Vorarlberg!

Je maudissais l'Être Suprême de m'avoir enfermé dans ce corps-prison, et, pire, de m'avoir donné un esprit limité incapable de fusion avec, non seulement une autre, mais avec tous ceux qui comptaient pour moi! Le corps est un cachot, et le for intérieur un fort intérieur. Et si l'esprit échappe un jour du corps, comment peut-il s'échapper de lui-même?

On est soi, on est seul,

des langes au linceul.