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                                       ROMEO  ET  VIRGINIE     

 

 

                                           (LES AMANTS COSMIQUES)[1]

 

 

1] Cette nouvelle fantastique (dans sa première version, « Roméo et Juliette cosmiques » ) a obtenu en 1973 le premier prix au concours de nouvelles et de poésie de la Société des poètes et artistes de France (SPAF), section de Poitou-Charentes.

 

 

  N.B. : Cette nouvelle, et d'autres, sont disponibles en e-book et livre imprimés, par Bloggingbooks, commandable sur Amazon et autres sites.   Titre : "Le cheval O'Kroa O'Kandana"   

 

 

            Depuis une dizaine de jours, je suis plongé dans une étrange perplexité. Je suis là, dans ma chambre d’hôpital, guettant la sonnerie du téléphone placé à la tête de mon lit, alors que… ce combiné n’est relié à aucun réseau, pas même intérieur !

            L’infirmière m’affirme que je n’ai été saisi que d’une illusion, due à ma maladie et au phénomène d’isolement sensoriel, puisque je suis seul, sans grande visite hormis celles des médecins, et il me faut toute ma capacité de persuasion et des supplications pour qu’elle ne les  avertisse pas : ils pourraient me transférer en service de psychiatrie. Et c’est pourtant ce qui risque de m’arriver, si je persiste à vouloir téléphoner du standard à tous les savants atomistes usant de chambre à bulles ou d’accélérateurs de particules !

            Parfois je me demande aussi si je n’ai pas été le jouet de quelques plaisantins, mais les moqueurs se seraient déjà dévoilés, heureux du succès de leur supercherie ; à moins qu’ils n’attendent que je sois effectivement confronté à un psychiatre !

            Aussi, laissez-moi vous conter ce qui me jette dans un tel désarroi.

 

 

PREMIERE NUIT

 

            L’infirmière de nuit, terminant son service, entra d’un pas alerte dans ma chambre, remonta les stores, et d’un ton enjoué me demanda si ma nuit s’était bien passée.

            Bien que sa question fut la même chaque matin, je crus percevoir un ton moqueur dans sa voix, et lui répondis de même :

            « Vous le savez aussi bien que moi !

-comment cela, aussi bien que vous ? »

Elle semblait étonnée et franche. Je me tus un instant, puis, reprenant, croyant jouer l’âne pour avoir du son, je désignais le téléphone :

« Vous m’avez appris que ce beau combiné blanc, installé au mur à la tête de chaque lit de chambre particulière, n’était relié à aucun réseau, les crédits d’équipement s’étant trouvé épuisés juste après leur mise en place, et que chacun de nos jours ayant son portable, on ne pensait plus à terminer les travaux ?

-exact !

-je voudrais une précision : ce téléphone est-il branché sur un standard inutilisé, mais qui pourrait être remis en marche, ou les fils sont-ils coupés ?

-les fils s’arrêtent dans les gaines des murs, il n’y a jamais eu de standard !

-lorsqu’on décroche, donc, on ne doit y entendre aucune tonalité.

-aucune, vérifiez !

-je l’ai fait… et pourtant….

-pourtant ?

-on m’a téléphoné cette nuit. »

 L’infirmière éclata de rires.

« Farceur ! Et qui vous a téléphoné ?

-je ne sais, elle ne m’a pas dit son nom.

-elle ?

-la voix, car, bien que fluette, je ne puis dire si c’était un homme, une femme, une fillette, un jeune garçon »

Le visage de la jeune femme s’assombrit ; elle me regarda bizarrement, vaguement inquiète. S’asseyant au bord du lit, elle me prit le poignet :

« Et quelle fut votre conversation ?

-je veux bien vous la rapporter, mais promettez-moi de m’aider à découvrir qui peut être à l’origine d’une telle plaisanterie, et de n’en rien dire à personne, surtout pas aux médecins.

-marché conclu ! »

 

Je repris :

« Il devait être une heure du matin, je rêvassais quand je fus tiré de mon sommeil léger par une sonnerie. Je crus un instant qu’il s’agissait du téléphone de la salle de soins, et n’y prêtai pas attention. Mais la sonnerie retentit un instant après, et force me fut de constater que l’origine en était dans le combiné à mes côtés. Devinez mon étonnement, car vous m’aviez affirmé que ce poste n’était relié à aucun réseau.

J’attendis, totalement éveillé. La sonnerie reprit.

Je décrochais et portais  l’écouteur à mon oreille.

« Allô ! allô ! dit une voix aiguë et mal assurée, telle celle d’une fillette.

Croyant à une plaisanterie, je répondis :

-oui, j’écoute !

-vous êtes bien Albert de Macao ?

            -non ! ni de Monaco, ni de Macao ! Demaquaud, simplement !

            -pardonnez-moi, et vous êtes bien chambre 13 ?

            -sûr, car comment auriez-vous pu numéroter sans le savoir ? Et mon nom est sur le tableau des hospitalisés…

            -certes, mais je vous connais car je vous observe depuis quelques jours… ainsi que d’autres hospitalisés.

            -facile, vous êtes du personnel soignant !

            -non…

            -alors ?

            -je ne peux encore vous le dire. Mais il me fallait trouver dans cet endroit quelqu’un ayant d’importantes connaissances scientifiques, et en même temps ayant des préoccupations philosophiques ou littéraires, et accessible au merveilleux ou à l’inhabituel . Croyez-moi, ce n’est pas facile à trouver !

            -comment l’avez-vous su ?

            -en vous écoutant, en lisant par dessus votre épaule, en regardant avec vous la télévision.

            -très drôle, alors que je suis seul la plupart du temps !

            -pourtant vous n’êtes pas seul.

            -et pourquoi « en cet endroit » ?

-parce que… c’est ici que je suis tombée.

-tombée ?

-disons atterrie, un peu difficilement. Mais le temps passe, je ne vais pas pouvoir continuer, le moment magnétique décroît ; Albert, promettez-moi de me répondre demain, à deux heures sept ! au revoir, ne parlez à personne de notre entretien ! »

La voix se faisait plus lointaine, à mesure que le débit s’accentuait. Bientôt je n’entendis plus rien. Pas même une tonalité.

 

« Eh bien vous avez rêvé, trancha l’infirmière ! Et comme promesse de n’en parler à personne, vous la trahissez déjà !… à moins que vous n’inventiez !

-peu probable ! Après cette aventure, j’ai uriné d’émotion dans le bocal destiné aux dosages de ce matin. Regardez : il est plein, et d’urines limpides, celles d’une émotion intense ».

Elle se retourna, examina le bocal, fit la moue, puis se dirigea vers la porte.

« Eh bien à demain, nous verrons si cette voix vous aura téléphoné encore ! »

 

 

DEUXIEME NUIT

 

 

            Je lus jusqu’à deux heures du matin, ne pouvant trouver le sommeil. A 2 H 07 exactement, la sonnerie retentit. Je décrochai et entendis une respiration à l’autre extrémité du fil, et, après un court silence :

            « Vous avez trahi votre parole !

            -comment ?

            -vous aviez promis de ne rien révéler, à personne !

            -je n’ai rien promis ! Expliquez-vous de vive voix !  Montrez-vous ; venez dans ma chambre !

            -j’y suis !

            -vous vous moquez !

            -vous êtes en pyjama bleu, la veste ouverte, car il fait chaud ce soir, assis en tailleur sur le lit, le combiné dans la main droite. »

            J’étais désarmé ; j’inspectai circulairement ma chambre des yeux. Rien ! Je regardai l’armoire.

            « Inutile d’ouvrir l’armoire : il n’y a personne ! »

            Maintenant j’étais convaincu que l’être qui me téléphonait me voyait directement, car il avait prononcé ceci au moment-même  où je me relevais pour me diriger vers celle-ci !

            Je restais sans initiative, l’esprit vide.

            « Bon, je n’ai pas tenu ma promesse, non formulée d’ailleurs, mais j’étais quand même à l’attente ce soir !

            -je vous en remercie, et cela montre qu’il y a une chance que vous me croyez.

            -qui êtes-vous alors ? Que me voulez-vous ? D’où venez-vous ? Et d’abord d’où me regardez-vous ?

            -je vais vous le dévoiler, si vous me promettez d’emblée de faire une hypothèse de confiance absolue en mon récit. Sinon je perdrais trop de temps, et devrais chercher un autre interlocuteur. Acceptez-vous ? Et cette fois-ci j’attends la réponse !

            -accepté !

            -et surtout ne m’interrompez pas, car le moment magnétique, le plus intense à 2 H 07, décroît rapidement.

            -promis ! »

 

            La personne sembla rassembler ses idées, et prendre son souffle, et après un silence, reprit :

            « Je suis un petit être humanoïde, et nous nous nommons entre nous, d’ailleurs, des hominuscules, et nous vivons sur un planétoïde , très petit satellite de la Terre, de trente centimètres de diamètre, gravitant entre 1000 et 1030 kilomètres de distance, une orbite quasi-circulaire en somme. Nous sommes très petits, à l’image de cette planète, et mesurons en moyenne trente microns.  [ Un micron : un millième de millimètre. ] Je vous observe du plafond, de l’endroit où le fil du téléphone entre dans le mur. »

            Je regardai, incrédule, l’emplacement.

            « Vous ne pouvez me voir, mais je vous distingue très bien !

            -vous avez dit « humanoïde ». seriez-vous à la ressemblance de l’homme ?

            -exactement !

            -vous vous jouez de moi !

            -les lois de l’évolution sont les mêmes partout.

            -et comment votre humanité est-elle montée là-haut ?

            -vous connaissez cette théorie qui veut voir une origine extra-terrestre à la vie, des éléments organiques ayant été importés il y a trois milliards d’années par un météorite venu d’au-delà le système solaire ?

            -oui.

            -nos savants sont  persuadés que cette hypothèse rend compte aussi de notre existence.

            -comment ?

            -cet objet céleste devait être très gros, et a projeté dans l’espace, lors du choc avec la Terre, des rochers qui se seraient satellisés, dont certains emportaient aussi de la matière organique et quelques germes de vie,. Et depuis, la vie s’est développée sur notre planétoïde parallèlement à celle de la Terre ! »

            Je voulus l’interrompre, mais la voix, semblant grisée, poursuivait :

            « Certains de nos savants –car ils ne sont jamais d’accord tout à fait, comme les vôtres- rejettent cette théorie, comme Duckball, ou la modifient. Ils prétendent qu’en des temps très reculés, le système solaire, encore vierge de vie, a traversé un nuage sidéral porteur de ces germes de vie, et que ceux-ci se sont déposés sur la Terre, la Lune, Mars, notre planétoïde, et que la Vie s’est développé où elle a pu , comme elle l’a pu. »

            Je voulus de nouveau l’interrompre, mais elle continua.

            « De toute façon, cette origine commune modelée par l’environnement explique notre évolution, calquée sur la vôtre : nous avons eu nos algues bleues, nos premières cellules, amibes microscopiques, nos poissons à pattes et embryons de poumons (Coelacantus minusculus) et aussi nos reptiles géants, un millimètres de haut ! Et inéluctablement un être en voie d’humanisation a surgi, Hominisculo faber, erectus, habilis, puis l’hominuscule de Crak-Mégou, un peu semblable à l’homme que vous avez trouvé à Cro-Magnon. Mais à partir de là, notre évolution diverge, car cet être a donné directement naissance à l’hominisculo hypersapiens !

            -qu’est-ce à dire ?

            -que notre degré d’intelligence est devenu d’emblée supérieur cent fois, voire mille, au vôtre. »

           

            Je commençais à être vraiment déstabilisé. La personne qui me parlait avait une importante connaissance scientifique, et quelqu’un de si cultivé ne se laisserait pas aller à une plaisanterie de ce type. J’étais près de croire ce que j’entendais et fis une tentative de dévoilement d’une supercherie :

            « Ah oui !très belle votre histoire ! criai-je pour l’interrompre,  bien inventée, mais elle ne tient pas debout : comment expliquer le développement d’une vie parallèle à celle de la Terre alors qu’à un millier de kilomètres d’altitude il n’y a que le vide, ne permettant aucune respiration, et que les rayons cosmiques ou solaires, non filtrés par une atmosphère, devraient détruire toute forme de vie !

            -détrompez-vous, le vide absolu n’existe pas. A mille kilomètres, notre petite terre, si vous me permettez de l’appeler ainsi, se trouve dans une zone où restent encore une atmosphère, même ténue, et la force attractive de notre petit globe peut retenir des molécules. Or sachez que nous avons deux poumons, comme vous. Certes celui de droite n’a que deux lobes (vous trois), et celui de gauche un (vous deux), car dans les deux espèces il faut laisser la place au cœur ! Ces poumons sont si petits qu’une molécule d’oxygène occupe un lobe entier. Ainsi trois molécules peuvent emplir notre poitrine, et cela suffit à notre métabolisme pour un an !

            Autrefois nous étions, au temps de l’homme de Crak-Megou, cent mille ; calculez : il suffisait que notre astre retienne trois cent milles molécules d’oxygène par an pour faire vivre notre humanusculité ! Un rien, même dans notre vide. Songez qu’au niveau de la mer, un dé à coudre contient dix milliards de milliards de molécules d’air, dont deux milliards d’oxygène.

            Notre population était cependant limitée à ce nombre, car il y avaient les animaux, soumis aux mêmes besoins,  et nous subissions une large mortalité infantile. En effet, pour croître, un enfantuscule a besoin de cinq molécules par an !Certes, les vieillards, avec leurs poumons sclérosés,  n’en ont besoin que d’une, qu’ils savourent pendant deux ans, mais cela ne compensait pas. Ainsi, faute d’oxygène en quantité suffisante, les enfants, au-delà d’un certain nombre, mourraient .   

            Mais ce problème a été résolu dès que nous avons atteint le stade Hominisculo hyper sapiens, et nos savants ont inventé un moyen d’extraire l’oxygène du gaz carbonique rejeté par nos poumons. Maintenant, chacun de nous, lorsqu’il sent qu’il va expirer une molécule de gaz carbonique, la souffle dans un sac spécial qu’il porte à l’Usine Nationale de Traitement Atmosphérique (UNTA), où on lui échange contre une d’oxygène. Ainsi, ne perdant aucune parcelle de ce précieux gaz, nous avons pu utiliser les quelques deux millions de molécules nouvelles rencontrées sur notre trajectoire chaque année pour accroître notre population et notre cheptel ; bientôt nous atteindrons deux milliards de têtes ! »

            Soupçonnant quelque fierté dans sa voix, et résolu de lui en faire rabattre, ou tentant toujours de dévoiler la supercherie :

            « Et les radiations cosmiques ?

            -ah oui ! Cela fut longtemps un mystère pour nous. Nous supposons que les germes de vie déposés sur notre astre se sont enfouis dans les nombreuses anfractuosités. En effet notre astéroïde n’est pas sphérique et au sol plat comme le vôtre. Il est un bloc rocheux, très irrégulier et couvert de fissures, car il n’y a aucune érosion (ou si peu) en absence quasi-totale d’atmosphère. Nous n’avons pas d’océans, l’eau s’évaporerait au soleil le jour (320 degré !) et gèlerait la nuit (-230 !). Nous n’avons que des ruisseaux languides au fond de cañons profonds. Nos lacs sont souterrains, tant naturels qu’artificiels maintenant. Et comme la vie, du moins analogue à nos deux mondes, a besoin d’eau, c’est dans puis au bord de ces lacs que notre vie a pu se développer, à l’abri des rayonnements et des brusques variations de température.

            Puis l’évolution a dû sélectionner les seuls êtres végétaux et animaux capables de s’accommoder, soit de l’existence au fond de cañons ou de grottes, soit des intenses radiations en surface.

            -car la vie a pu se développer en surface ?

            -oui, nous avons d’immenses steppes de lichens très résistants, si belles avec leurs teintes variant au gré des saisons, de l’ocre au vert sombre en passant par le vermillon écarlate !

            Ces radiations expliquent un fait bizarre : nous avons constaté que, si nous possédons dans notre paléontologie toutes les espèces animales et végétales qui ont existé ou existent sur votre Terre, nous en avons par contre six cent mille qui vous sont parfaitement inconnues, comme si les radiations auxquelles nous sommes soumis entraînaient beaucoup plus de mutations que chez vous à l’abri de votre atmosphère.

            Nous supposons de même devoir à ces rayonnement l’évolution rapide qui nous a fait passer si rapidement du stade Hominisculo sapiens à l’hyper sapiens. Nous avons atteint ainsi il y a cinquante mille ans ce que votre humanité connaîtra d’ici cent à cent cinquante mille ans, si vous ne vous êtes pas détruit auparavant par une guerre atomique ou la pollution galopante !!! »

            Sa voix s’accéléra.

            « Oh ! Je parle, je parle, le temps passe, le moment magnétique décroît, je suis obligé de m’interrompre ; à demain, 3 H 06 précises ».

            N’étant plus certain qu’il s’agissait d’une farce, je voulu cependant plaisanter :

            « Dîtes-moi, si vous êtes à peu près semblable à nous…

            -oui ?

            -comment faîtes-vous l’amour ? »

            Il y eut un silence.

            « Je suis très confuse… je ne peux vous répondre, car il y a un détail que je vous ai caché.

            -lequel ?

            -je ne suis pas un hominuscule, mais une femminuscule ! »

 

 

TROISIEME NUIT

 

            J’étais, au matin de cette deuxième nuit, perplexe et troublé : étais-je le jouet d’une illusion ou d’une plaisanterie, ou tout ceci était-il véritable ? Pour en avoir le cœur net, je décidai, malgré ma promesse réitérée, de m’en ouvrir à l’infirmière et de lui demander d’être à mes côtés pour le prochain rendez-vous.

            Elle acquiesça et, la nuit suivante, à trois heures, nous étions assis côte à côte dans la pénombre.

            Trois heures cinq. Dans une minute, la sonnerie devrait retentir, nos regards fixaient le combiné. Je regrettai soudain de lui avoir proposé ceci. Et si rien ne se produisait ?

            Trois heures six : rien.

            Trois heures sept : rien.

            Nous attendions, troublés.

            Trois heures dix : rien.

            « nos montres sont bien à l’heure ? »

            Trois heures quinze : toujours rien.

 

            « J’attendrai jusqu’à la demie, me dit l’infirmière, mais je devine le but de votre demande : m’attirer dans votre chambre la nuit !

            -je vous assure qu’il n’en est rien !

            -alors c’est que vous êtes fou ! »

            Nous attendîmes, silencieux. J’étais perplexe, commençant à douter de mes facultés, et anxieux.

            A trois heures et demi, je tentai une ultime manœuvre et décrochai le combiné, à défaut de sonnerie : rien, pas la moindre tonalité, le moindre grésillement.

 

            « Bon, je vois, au revoir, j’ai d’autres malades à surveiller.

            -je vous en supplie, faîtes-moi la grâce de n’en parler à personne !

            -je m’interroge, » fit-elle après un court silence en faisant la moue, « ne serait-ce que pour votre bien.

            -pour mon bien ? Mais je suis médecin et physicien, je viens juste d’être embauché au CNRS, comme stagiaire, si on doute de mon équilibre mental, je ne serai pas titularisé ! »

            Après encore un silence boudeur « soit ! », et elle sortit en haussant les épaules.

 

 

QUATRIEME NUIT

 

            Lorsque je me couchai le quatrième soir, j’étais perplexe. La voix (et je savais dorénavant que c’était celle d’une femme, fut-elle minuscule) allait-elle m’appeler ? Et à quelle heure ? Devrais-je tenter de veiller toute la nuit, au risque de céder au sommeil ? Nos rendez-vous étaient fixés à la minute près. Pourquoi une telle précision ?

            Je me souvins qu’elle avait évoqué le moment magnétique. Je me rendis compte que ses appels étaient espacés de 24 H 59 minutes, cet intervalle devait correspondre à la variation journalière du maximum du moment magnétique terrestre, engendré par le déplacement du pôle magnétique. A supposer que le premier ait été à 1 H 08, le second l’était bien à 2 H O7 , donc si la voix devait se révéler hier à 3 H 06, elle reprendrait contact cette nuit à 4 H O5 exactement.

            Je réglais donc l’alarme de mon réveil sur quatre heures, et m’endormis, d’un sommeil certes léger !

            Aussi, dès quatre heures, j’étais assis sur mon lit, anxieux, attendant la sonnerie.

            A 4 H 05 pile, elle retentit : je ne m’étais pas trompé !

            M’emparant instantanément  du combiné : 

« Allô, allô, dis-je fébrile.

-je suis à l’écoute, me répondit-on d’un léger ton de reproche.

-pourquoi n’avez-vous pas appelé la nuit dernière ?

-vous n’étiez pas seul ! »

            Je ne pus répondre, honteux.

« Cela ne m’étonne pas que votre humanité d’Homo sapiens ait traversé tant de crises, de guerres, d’émeutes, et je vous en promets de plus belles encore ! fit-elle courroucée ; vous n’avez aucune parole ! C’est la deuxième fois que vous la trahissez ! »

            Je continuais à me taire.

«Fort heureusement, notre évolution rapide nous a évité ce stade ! Quant à vous, Albert, vous avez été puni, on vous prend pour un demi-fou ! »

            J’étais de plus en plus déconfit, comme un enfant sermonné.

« Aussi je vous pardonne. Cependant, nous avons perdu une journée. Et, de toute façon, vous êtes la seule personne qui puisse me comprendre et m’aider.

-en quoi ?

-en m’aidant à décoller de la cour de l’hôpital pour accomplir ma mission.

-quelle mission ?

-je vais vous expliquer ce qui nous menace pour que vous le compreniez.

-mais auparavant, s’il vous plaît, l’interrompis-je car quelques bribes de doute restaient en mon esprit, expliquez moi plutôt comment faîtes-vous pour me téléphoner à partir d’un fil qui ne mène nulle part.

-oh, c’est très simple : un exercice pratique de nos troisièmes de lycée technique ! La rotation de la Terre combinée au déplacement du pôle magnétique produit des variations du champ magnétique terrestre, n’est-ce pas ?

-certes !

-il y a un moment de la journée où la variation est maximale, et le moment magnétique ainsi produit induit dans tout fil conducteur un courant électrique.

-soit !

-c’est en profitant de ce phénomène que je module, avec une dépense d’énergie minime, le courant électrique naissant dans ce fil de téléphone pour communiquer avec vous !

-c’est bien la première fois que j’entends parler de cette technique ! Avez-vous un instrument pour cela ?

-inutile, la force de ma pensée suffit, avec un peu d’entraînement.

-nous voilà en plein charlatanisme !

-et les ingénieurs qui tentent actuellement d’obtenir des pilotes de chasse la commande par la pensée de leurs appareils, par une interaction cerveau-machine ? Et les médecins neurologues qui s’essaient à la même chose, ce sont des charlatans ? Et qu’enregistrent les appareils d’electro-encéphalographie, des ondes électriques ou des fantasmes ? »

            J’étais décontenancé.

«Et toutes ces personnes, dignes de foi, qui reçoivent des appels téléphoniques de membres de leur famille décédés, ou ces messages qui s’inscrivent tout seul sur des écrans d’ordinateurs, ou ces visages connus d’êtres disparus qui apparaissent sur des téléviseurs, est-ce du music hall ou du charlatanisme ? Même le Vatican a reconnu que le phénomène n’était pas à rejeter ! »

            Je dus le reconnaître. 

« Esprit et matière, corpuscules et ondes, tout est de même. La conscience est partout, et pas seulement dans un corps (agrégat de corpuscules !). Il y a un champs de conscience, avec des ondes de consciences, comme il y a un champ électromagnétique dans lequel se meuvent les ondes électromagnétiques , un champ gravitationnel, avec ses ondes aussi, un champ de Higgs où les objets acquièrent leur masse ! Et toutes ces ondes réagissent et interfèrent, alors rien d’impossible à ce que l’esprit influe sur les ondes électriques, et c’est comme cela que vous m’entendez ! »

            J’étais abasourdi d’une telle vision du monde existant !

« Mais le temps passe en vains bavardages, le courant décroît vite, je vous en pris, ne m’interrompez plus !

-promis !

-je vais vous exposer notre crainte et ce qui nous menace : comme je vous l’ai dit, notre petite planète gravite autour de la vôtre entre mille et mille trente kilomètres d’altitude et, même à cette distance, elle rencontre une atmosphère, aussi ténue soit-elle, formées de molécules échappant à l’attraction terrestre. Or ce qui nous a donné la vie et l’a maintenu risque fort de nous apporter la mort ! Car ces rencontres freinent notre astre, l’échauffe,  le font passer à une orbite moins élevée, et induit un cercle vicieux car plus bas nous rencontrons une atmosphère plus dense, d’où plus de freinage et plus de chaleur ! Ce phénomène va s’accroissant et nous mènera à l’embrasement final !

Or, quand notre planète naquit, à la suite du choc d’un astéroïde avec la vôtre, ou quand elle traversèrent toutes deux, encore jeunes, le nuage de particules cosmiques avec leurs germes de vie, il y a peut-être deux milliards d’années, elle devait être à six mille kilomètres d’altitude, d’après nos calculs. Or il a un milliard, elle était encore à trois mille, et maintenant à mille ! La chute s’accélère ! Nous pensons qu’avant d’atteindre les basses couches où nous nous consumerons, il ne nous resterait que deux cent cinquante mille  ans !

-vous avez de la marge encore !

-c’est ce que nous avons cru, mais vous savez que la vie, une fois apparue et parvenue à un certain niveau de spécialisation, adaptée à un milieu, ne peut survivre que dans d’étroites limites, vous-même ne pouvez vivre qu’entre le niveau de la mer et six mille mètres d’altitude, entre moins 20 et plus 60  degrés ! D’ici cent mille ans au maximum, les conditions ici seront incompatibles avec toute vie !

-mais avec votre intelligence et votre niveau technique, puisque vous en êtes déjà à l’interaction matière-esprit, d’ici cent mille ans, vous aurez pu émigrer vers d’autres planètes, nous-même envisageons d’aller coloniser Mars ou d’autres planètes autour d’étoiles proches.

-mais ce qui est pire et rend le problème urgent, continua mon interlocutrice sans avoir semblé entendre ma réplique, ou la négligeant, c’est que vos lancements de fusées et satellites modifient notre environnement : ainsi, chaque lancement de fusée Ariane ou de navette spatiale dégage énormément de gaz et enrichit dangereusement la très haute atmosphère ! Et ceci, non pas de manière régulière, mais en nuages compacts qui mettent longtemps à se dissiper, et si nous traversons un de ces nuages le frottement réchauffera tellement notre planétoïde qu’il détruira toute forme de vie à sa surface, et jusqu’à on ne sait quelle profondeur dans nos grottes et cañons !

Un autre danger est celui des satellites artificiels. D’une masse bien plus importante que la nôtre, ils peuvent dévier notre trajectoire par attraction réciproque, même à longue distance. Ainsi, Mariner IV, passant à mille six cents kilomètres de nous, partant pour la planète Mars, a brusquement accru l’inclinaison de notre axe de rotation sur nous-même de quatre degrés, le basculant de un à cinq ! Nous qui connaissions à peine les saisons, bénéficiant d’un climat stable en chaque point de notre surface, il a fallu que nos savants déploient de prodigieux efforts de réflexion et que nos ingénieurs imaginent de nouvelles inventions technologiques pour permettre notre survie ! Ainsi, le grand mammouth octodonte (un géant de soixante-dix microns aux huit défenses ) n’a pu supporter le premier printemps apparu dans son éternel hiver polaire, et l’oiseau-mouche hypervibratile (un nain de trois dixième de micron, douze mille battements d’ailes par seconde) est mort d’un refroidissement au premier automne survenant sous son étroite bande  intertropicale !

-vos savants sont-ils donc si savants ?

-bien sûr !

-donnez-moi un exemple…

-eh bien ici les travaux de vos prix Nobel de physique et chimie sont  stockés dans les médiathèques de nos écoles secondaires.

-et de médecine ?

-dans celles des écoles d’infirmières .

-et ma thèse de médecine et celle de physique, en avez-vous eu connaissance… pour les collèges, bien sûr…, fis-je ironique ?

-en quelle année les avez-vous soutenues ?

-les deux en 1984 »

            J’étais assez fier de ces soutenances simultanées la même année, ce qui m’attribuait un certain niveau intellectuel…

« Excusez-moi, mais pour la France, nous ne retenons que deux à trois thèses par décennie, toutes disciplines confondues, et les vôtres ne font pas partie de la sélection, car aucune thèse n’a été retenue en 1984. »

Elle se rendit compte qu’elle s’était laissée emportée par son discours qui prouvait la suprématie intellectuelle de son humanité, car elle s’arrêta net. Je me taisais, un brin déconfit.

Après un silence, elle me demanda :

« Albert ! … Albert !… Je ne vous ai pas fâché ?

-non, à peine…

-si, je le sens… Pardonnez-moi. Je ne désirais pas vous faire de peine, vous… vous m’êtes si sympathique !

-et si vos savants sont si intelligents, vos ingénieurs si habiles, pourquoi ne résolvez-vous pas vos problèmes vous-même !

-vous oubliez nos limites imposées par notre environnement. Si nous sommes très avancés, de par notre hyperintelligence, en mathématiques, en logique, en physique théorique et en philosophie, par contre nos réalisations sont restreintes, nous vivons sur une très petite planète et dans un vide quasi-absolu. Ainsi, nous n’avons jamais réalisé un seul moteur à combustion : songez qu’un seul scooter, un seul réacteur, consommerait en quelques minutes toutes nos réserves d’oxygène et empoisonnerait  notre astre avec l’oxyde de carbone dégagé !

De même, nous avons dû placer en orbite tous nos moteurs électriques, car ils transformaient l’oxygène en ozone, grosse molécule incapable d’entrer dans nos poumons, et l’énergie nécessaire à nos stations d’épuration pour ramener  l’oxygène en ozone, aurait été plus importante que celle produite par ces mêmes moteurs !

Les seules sciences que nous avons pu développer en application pratique sont la bionique, l’art d’utiliser l’énergie par les mêmes voies que la Nature dans les êtres vivants (ainsi tout l’éclairage dans nos lieus de vie souterrains est de la lumière froide, comme celle émise par les vers luisants), et le détournement à notre profit des énergies solaire, électromagnétique et gravitationnelle, sans parler de celle du champ de conscience dont  vous n’avez pas encore connaissance.

Vous comprenez maintenant que nous ne pouvons seuls remonter l’orbite de notre planétoïde, ni transporter ailleurs toute notre humanusculité, notre flore et notre faune. C’est pourquoi le Conseil des Sages m’ a missionnée sur Terre. »

Sa voix devenait presque inaudible .

« Oh, le temps est écoulé, à demain, à demain, 5 H 04 ! »

 

 

CINQUIEME NUIT

 

 

            Elle fut exacte au rendez-vous.

            « Femminuscule, l’interpellai-je, quel est votre nom ?

            -il serait imprononçable par vous, alors appelez-moi Angela.

            -c’est cela même, vous êtes un ange descendu des cieux ! Mais pourquoi vote nom serait-il imprononçable ? J’ai entendu déjà Crac-Mégou, Duckball !

            -ce sont d’ancien noms, d’avant l’évolution dirigée du langage.           

            -comment cela ?

            -avec l’apparition de l’Hominisculo hyper sapiens, les diverses formes de langage ont explosé, à tel point que nos livres sacrés ont eux aussi le mythe de la tour de Babel. Pensez :24 840 langues principales recensées en 1492 de votre ère, pour un milliard d’habitants !

            Cette diversité n’était pas trop ennuyeuse du fait de l’ intelligence élevée déjà à cette époque, tout le mode étant plurilingue, mais cela créait des entraves à notre développement scientifique, et causait parfois des malentendus. Alors le Conseil des Sages –ah, vous l’ai-je dit, notre société est gouvernée par un aréopage où entrent ceux qui ont accumulé cinq prix Nobel de chez nous, ou trois et être reconnus comme pondérés et de bon conseil par tous-» 

                        J’eus le vertige en sachant à quoi correspondait pour eux ne serait-ce que les études secondaires…

            « donc ce Conseil des Sages a voulu remédier à cette prolifération. Il a dans un premier temps créé une langue universelle, comme votre espéranto : fiasco complet ! Ce n’est pas qu’elle semblait trop artificielle, les linguistes avaient su y glisser les quelques irrégularités et tournures qui donnent vie à une langue ; non pas qu’elle fut peu mélodieuse, ou trop sirupeuse ou à l’inverse rugueuse, les sons, intonations et consonances avaient été choisies avec goût !

            -et alors ?

            -de par notre intelligence, tout le monde l’apprit par jeu en quelques jours, et tous se mirent à se lancer dans des concours de poésie, de romans, de déclamation, la littérature en cet idiome devint vite surabondante, mais… chacun persista à user de sa langue maternelle pour exprimer tout ce qui a trait à la passion, à l’émotion, à l’amour ! (chez vous, une mère n’a jamais chanté une berceuse à son enfant en Esperanto, ni deux amoureux ne se sont déclaré leur flamme !), et comme même la pratique des sciences à un côté passionnel, ce langage fut vite abandonné !

            Alors le Conseil des Sages a voulu ressusciter la langue primitive, avant le foisonnement, l’Irkdall, en le modernisant pour répondre aux progrès de la science et des concepts. Mais ce procédé artificiel est aussi arbitraire que la langue universelle ! L’Irkdall ne sert en fait qu’aux pièces de monnaies, aux timbres-poste et inscriptions sur les monuments !

            -et comment comptez-vous résoudre le problème alors ?

            -eh bien le Conseil est vraiment composés de sages, car il se sont rendus compte que « patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». Puisque toute langue évolue et se transforme, et que l’éducation canalise cette évolution, les enseignants dirigent ces évolutions vers un point de rencontre dans l’avenir, pour aboutir à une langue commune et naturelle !

            -et quand comptez-vous y arriver ?

            -jamais si je continu à discourir stérilement avec toi ! Pardon, avec vous. Demain, je vous expliquerai comment fonctionne mon aéronef pour m’aider, le son décroît, à dem…

            -à 6 H 03 ?

            -ah non ! pas demain, le lever du soleil va troubler le magnétisme, il va falloir attendre 16 jours »

                        Sa voix faiblissait rapidement.

            « Quand ? Quand ? criai-je.

            -minuit vingt quatre ! »

 

            La porte de la chambre s’ouvrit brusquement, l’infirmière de nuit, alertée par mes cris, venait d’entrer, me surprenant le combiné en main.

            Elle hocha la tête.

            « Je constate que ça empire !

            -non ! je vous jure qu’on me téléphone chaque nuit, c’est réel !

            -faîtes-moi alors écouter !

            -c’est… c’est terminé maintenant ! »

            Elle fit « tsitt, tsitt, tsitt ! » incrédule.

            « Je vais devoir rendre compte au médecin !

            -et si je vous promets de me maîtriser, de ne plus téléphoner… disons pendant seize jours, vous ne direz rien ?

            -d’accord, mais je vous surveillerai ! »

 

 

 

 

 

 

SIXIEME NUIT

 

            L’infirmière ne cessa de m’épier toutes les nuits pendant une semaine, je savais qu’elle entrait furtivement dans ma chambre  plusieurs fois pendant son service, mais me trouvait dormant comme un bébé ! Rassurée, et ayant d’autres malades qui occupait son temps, elle ne me surveilla plus !

            Mon état s’améliorant, j’entendis les médecins dans le couloir discuter entre eux de me transférer en maison de convalescence. J’allais perdre le contact avec Angela ! Avant qu’ils me fissent part de leur intention, je simulais une nouvelle poussée aiguë de mes symptômes, et l’on décida de me garder…

            Ainsi, au soir de la seizième journée depuis notre séparation, j’étais à l’écoute à minuit vingt quatre. Je décrochai le combiné avant même d’entendre la sonnerie. Rien !

            « Angela ? »

            Rien !

            Je m’interrogeais sur les raisons de ce silence. Toute la nuit je fus éveillé, espérant la sonnerie, décrochant le téléphone régulièrement, plaquant l’écouteur à mon oreille, murmurant « Angela ? ».

            Je ne m’endormis qu’au petit matin, quand les premiers rayons du soleil, inondant la pièce, m’apprirent qu’Angela n’appellerait plus. Que s’était-il passé ? Etait-elle repartie ? Ou bien morte ? De faim ? Ou bien terrassée par un virus inconnu là-haut, contre lequel elle ne serait pas immunisée ?

            Pendant toute la journée, je tournais dans ma chambre comme un fauve en cage.

 

 

 

SEPTIEME NUIT

 

 

            La nuit suivante, je restai comme un chien fidèle devant le téléphone, n’espérant plus d’appel, quand soudain, à 1 H 14, il sonna. Je décrochai, joyeux :

            « Angela !

            -c’est bien moi !

            -que s’est-il passé ?

            -excuse-moi, oh !, excusez-moi, Albert, se reprit-elle, une ridicule faute d’inattention de ma part, je n’ai pas tenu compte des variations brusques et imprévisibles du Nord magnétique ! J’ai omis de faire un calcul d’incertitude pour un long intervalle de seize jours ! »

                        Qu’un être aussi intelligent eût pu faire un tel oubli m’étonna.

            « Je préfère cela ! Je vous ai cru morte, ou partie !

            -comme c’est gentil ! »

Après un silence :

            « je désirerais vous poser une question, un peu indiscrète…

            -qu’y a-t-il ?

            -vous… vous êtes-vous ennuyé de moi ?

            -terriblement… enfin j’étais très anxieux.

            -seulement cela ?

            -comment, « seulement cela ? »

            -rien, rien… »

                        Je n’osais comprendre, et préférai détourner la conversation.

            « Comment êtes-vous descendue, Angela, et pourquoi vous ?

            -je suis ingénieur-docteur en physique, et agrégée de cosmonautique, de plus ai un mastère de psychologie, mention psychologie terrienne,. »

                        Je restai ébahi.

            « Connaissant le niveau de vos études, vous devez être très intelligente !

            -oh…

            -et devez me considérer comme un demeuré !

            -non, non, ne pensez surtout pas cela ! »

                        Sa voix masquait mal une intense émotion.

            « Vous savez, pour être tant diplômée, je n’en suis pas moins  femminuscule ! »

                        Un silence s’établit.

            « Et si l’on m’a désigné, parmi trente pilotes de mes capacités, c’est que je venais d’emplir mes poumons de trois molécules fraîches d’oxygène, et avais avalé une dizaine de molécules alimentaires, de quoi vivre pendant une année.

            -et moi qui vous croyais déjà morte de faim !

            -vrai ? vous vous inquiétiez à ce point ? Pendant ces seize jours, je suis restée là-haut, dans mon trou, à vous contempler. Je vous ai admiré dormant, déjeunant, vous éveillant le matin ! »

                        Rétrospectivement, j’étais confus qu’un être humanoïde eût ainsi surpris mon intimité!

            « Un matin même, profitant d’un courant d’air que vous entraîniez en allant à la douche, je vous ai suivi, juchée sur un grain de poussière.

            -Angela ! »

                        Elle continua sans s’interrompre, semblant grisée :

            « J’avais tant envie de connaître votre corps ! 

            Mais cela a failli me coûter cher ! Au retour, le grain de poussière, toujours aspiré par votre sillage, est tombé dans votre bol de café ! Vous avez manquer m’avaler ! Fort heureusement, quand vous y avez tourné votre cuiller, le courant m’a ramené vers un bord que j’ai pu gagner à la nage ! Cependant, quelle belle mort c’eût été : avalée par vous ! »

            -Angela, vous déraisonnez ! »

 

 

            Après un silence, de gène pour moi, songeur pour elle, elle reprit :

            « Poursuivons ! On me désigna donc pour plaider notre cause auprès des Terriens ; on m’embarqua dans un aéronef, sphère d’un centième de millimètre de diamètre, en alliage ultralégèr d’Hélium précontraint et de Néon métallisé. Cet astronef, comme tous nos engins spatiaux, se sert des lignes de force gravitationnelles et électromagnétiques de l’espace, à la manière d’un planeur se glissant entre les mouvements de l’air, sans aucun moteur.

            -mais un planeur finit toujours par retomber, et il lui faut être lancé ?

            -ce type d’engin possède une batterie électromagnétique, capable de lancer une décharge permettant l’envol, puis des changements de direction afin de passer d’une ligne de force à une autre. Ma batterie peut produire trente décharges. En somme, un planeur pouvant tirer trente fusées lui permettent de remonter lorsqu’il descend trop, ou de se sortir d’un courant violent.

            -alors ?

            -je quittais mon planétoïde un soir d’orage magnétique ; il devait y avoir une belle aurore boréale sur Terre ; il me fallut à peine deux jours pour descendre de mille à soixante-dix kilomètres ; mais là je fus captée, comme prévu, par l’inévitable ceinture D, qui capture toutes les radiations électromagnétiques. Oui, je vois votre étonnement, ceci était prévu, car ce n’est pas la première fois que nous venons sur votre surface. Nous vous rendons visite depuis longtemps ! Depuis le début de l’Homo sapiens. Nous avons tout vu de votre histoire qui, soit dit en passant, se résume trop à des guerres de conquêtes et des batailles ! Nous avons assisté à tout : l’épopée d’Alexandre, la vie et l’agonie du Christ, l’édification de tous vos monuments, Parthénon, pyramides, Versailles, tout !

            Je restais donc prisonnière de cette ceinture pendant quinze jours, en orbite, en profitant pour filmer la Terre. Comme elle est belle !

            -je sais, j’ai vu les photos et films pris de satellites .

            -mais c’est tellement plus émouvant vu de ses propres yeux !

            -continuons, le temps s’écoule !

            -je restais donc dans cette impasse, attendant inlassablement la faille qui me permettrait de continuer la descente, lorsqu’un matin, j’aperçus sur mon écran une fissure dans ce cercle de radiations. En un instant, mon calculateur me renseigna sur l’intensité, la direction, la force et l’instant précis de la décharge électromagnétique à donner. J’appuyai sur le bouton « accord » et attendis qu’il fit le travail. Un instant plus tard j’étais sortie de la ceinture D.

            En quelques heures j’arrivai dans la stratosphère mais là, je fus prise dans les violents vents qui l’agitent. Pendant trois semaines pleines, je tournoyais dans toutes les directions, perdant de l’altitude là, en gagnant ici, l’astronef balancé sens dessus dessous. Je fus très malade, cette partie du voyage est la plus pénible, même si ce n’est pas la plus dangereuse. Les derniers jours, je survolai l’Afrique, l’Asie ; alors que je n’étais plus qu’à sept mille mètres, le contrefort de l’Himalaya me remonta par un courant ascendant à vingt mille ! Je continuai par les steppes d’Asie centrale, la Russie, d’où je fus aspirée par un vent glacial arctique, passai le pôle et redescendis vers le Pacifique. Or notre grande terreur est de tomber dans un océan : nos aéronef sont étanches et peuvent flotter, mais les vagues (des tsunamis à notre taille !) nous envoient dans les abysses, où nous restons très longtemps, voire toujours!

            Heureusement je survolai l’isthme d’Amérique centrale, l’Atlantique à bonne altitude, en sécurité, j’arrivais au dessus de l’Afrique, quand mon ordinateur me fit savoir qu’un orage se déclenchait au-dessus du Kilimandjaro, et me suggérait de profiter d’un éclair pour me poser.

            J’appuyai sur le bouton « refus » : je ne voulais pas aller en Afrique.

-et pourquoi ?

-il n’y a pas d’accélérateurs de particules.

-plaît-il  ?

-je vous expliquerai.. Enfin, deux jours plus tard, je survolai la Californie, venant du Pacifique. Je décidai de me poser et demandai à mon ordinateur de réaliser un calcul pour utiliser les courants descendants induits par les Montagnes Rocheuses. Il me rendit un avis défavorable : une chance sur quatre de me poser à Boston, au M.I.T., une sur quatre d’atterrir près d’un grand centre scientifique, deux sur quatre de descendre trop violemment.

Je résolus cependant de prendre ce risque et commandai « atterrissage au moment opportun ».

Cela faillit me perdre ! Dès les Rocheuses croisées, je plongeai vers le sol, fus attirée par un orage qui couvrait Boston, mais il n’était pas assez violent, et la masse de New York tout proche, avec ses gratte-ciel aux charpentes métalliques me dévia de ma course : je fus happée au niveau du sol par un vent qui me dirigea sur l’Atlantique ! Je me crus perdue ! Fort heureusement il m’emporta au ras des vagues jusqu’aux Açores, où un anticyclone en formation me propulsa au-dessus du golfe de Gascogne, et je tombai finalement ici, dans la cour d’un hôpital de Bordeaux !

Et savez-vous le comble après une telle Odyssée ? Je me suis laissée prendre dans une toile d’araignée : mon astronef est englué !

-je devine maintenant en quoi je puis vous être utile ! Ne pouvez-vous pas vous échapper en lançant des décharges ?

-hélas non !Je suis trop fortement collée, et j’ai déjà à demi épuisé ma batterie ! Et il me faut encore trouver un savant, et retourner là-haut !

-mais pourquoi une chambre à bulles ? un accélérateur de particules ?

-je vous le dirai demain, à une heure treize. » 

 

 

HUITIEME NUIT

 

            A une heure treize très précise, la sonnerie retentit , ce qui ne m’étonnait plus : sur un bûcher, j’aurais soutenu la véracité de ce je vivais.

            « Angela, pourquoi cherchez-vous un spécialiste de chambre à bulle ?

            -le comité des sages et des savants est arrivé à la conclusion que l’on ne pourrait, par aucun moyen, ni nous ni les Terriens, rétablir notre astéroïde sur une orbite plus élevée sans détruire dans cette opération toute vie sur celui-ci. En effet un trop gros dégagement de chaleur se produirait, par quelque moyen qu’on s’y prenne. Nous pourrions, par contre, fort bien émigrer, hominuscules et animalcules, et notre flore aussi, pendant un temps indéfini, pendant qu’une expédition élèverait notre planète. Il suffirait pour cela qu’un engin soit lancé de la Terre, qu’il capte notre monde en un rendez-vous spatial (vous êtes déjà techniquement capable de le faire), et le replace sur une autre orbite vers deux mille kilomètres ou plus. Vos satellites de communication sont à trente six mille !

            -mais où vous héberger pendant de laps de temps ?

            -ce serait simple : pour vivre, il nous faut les conditions qui nous ont créé et auxquelles nous sommes adaptés : un vide intense, une température de 0 à 20 degrés (celle qui règne dans nos anfractuosité et grottes, moyenne entre

celles à la surface le jour et  la nuit), et enfin des radiations fortes de particules à très haute énergie.

            -et pourquoi celles-ci, très nocives ?

            -nocives pour vous ! Car nous en sommes arrivés à penser que ces particules jouent un rôle important dans notre métabolisme, en sus de l’influence sur notre évolution : rappelez-vous que nous avons quasiment sauté le stade Homo sapiens, et toutes nos espèces qui vous sont inconnues.

            Or, ce milieu, il n’existe sur Terre que dans un seul endroit : dans la chambre à bulle de vos accélérateurs de particules ! C’est là qu’il faut nous transporter, et c’est là , à Boston, Serpoukhov, ou à Genève près d’ici, dans les couloirs du grand accélérateur d’hadrons, qu’il me faut trouver un savant, et le convaincre ! »

                        Je restai pensif, doutant qu’un scientifique puisse croire un tel récit…

                        Angela devina mes pensées.

            « Oh, Albert, ne me dîtes pas qu’aucun ne me croira !

            -un scientifique, non… mais un savant… peut-être. Après tout, leurs hypothèses actuelles paraissent farfelues à tout un chacun : la paradoxe de Langevin où deux frères jumeaux vieillissent différemment suivant la vitesse de leur engin spatial ; le chat de Schrödinger dont on ne peut dire s’il est mort ou vivant ; et l’univers composé de cordes microscopiques qui s’agitent frénétiquement , rempli à quatre-vingt dix pour cent d’une masse noire dont on sent les effets mais qu’on ne voit ! Votre histoire ne paraîtra pas plus incroyable !

            Mais même s’il vous croit, Angela, il lui faudra convaincre son gouvernement de mettre sur pieds une telle expédition en deux temps, qui va coûter une fortune !

            -Albert, et la voix d’Angela prit des accents tragiques, ne me dîtes pas que les hommes ne tenteraient pas cela pour sauver une autre humanité !

            -convaincre un homme, mille hommes, est facile, mais un gouvernement, une assemblée internationale! Il y aura trop d’incrédules, trop d’ambitieux ravis de critiquer les hommes de pouvoir et les ridiculiser, trop d’égoïstes qui argueront que ces sommes seraient mieux utilisées à sauver nos propres humains, dont beaucoup ont faim, ou meurent de ne pas accéder à l’eau potable ! Et d’ailleurs les gouvernements de ces pays en difficulté seront d’autant plus véhéments à clamer qu’on ne peut réduire les dons qu’ils reçoivent que ces sommes se retrouvent dans les sous-sols des banques de Genève… Les plus grands ennemis des savants européens de Genève seront les banquiers de cette même ville !

            -mais sil n’y avait qu’une chance sur mille que mon récit soit vrai, de trouver une petite humanité sur notre astre, ils ne la courraient pas ? »

                        Je restais silencieux.

            « Albert, ne me détrompez pas ! Nous sommes une humanité, microscopique certes, mais pas moins issue des mêmes germes de vie que la vôtre ! Nous aimons, nous souffrons, nous aussi, nous sommes anxieux devant ce que la vie peut nous réserver comme malheur, alors que nous aspirons au bonheur,  nous avons peur de la mort, malgré ce que je vous ai dit sur l’Esprit. La preuve, nous avons les mêmes mythes : Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Paul et Virginie ! »

                        ….

            « Nous adorons le même Dieu ! Celui d’Abraham, le père de Jésus, l’inspirateur de Mahomet et de Moshtégla.

            -Moshtégla ?

            -le plus grand de nos prophètes. L’Hominisculo faber était superstitieux, le sapiens religieux, l’hyper sapiens s’est vite dispersé en de multiples concepts, religieux ou athée, ou panthéiste … Mais un jours, notre technique nous a permis d’aller sur Terre, et d’y rencontrer des êtres semblables à nous, des hommes ; alors notre prophète Moshtégla s’est levé et a proclamé :

            «Nous sommes allés sur un astre lointain, et y avons trouvé des êtres à notre image ! C’est qu’il y a un Créateur, qui a créé l’homme à son image, car en deux points si dissemblables de l’univers, il existe des êtres qui se ressemblent ! ».

            -je t’aiderai au maximum de mes capacités, Angela, dis-moi que faire ?

            -achète un aimant et une aiguille. Aimante l’aiguille par deux ou trois passages, pas plus ; vas à la toile d’araignée que je t’indiquerai ; passe l’aiguille devant la toile, tête vers celle-ci. La force magnétique sera suffisante pour m’arracher de la toile et mon astronef sera fixé sur la tête. Alors tu planteras l’aiguille dans un arbre, et tu t’approcheras, l’aimant en main, très lentement, à partir d’un mètre. Peu à peu ! Car si tu t’approches trop vite, mon appareil sera arraché à son support et précipité sur l’aimant où il s’écrasera !

            Je vais dons rejoindre mon aéronef, fermer l’écoutille, enfoncer le bouton « décollage » de mon ordinateur-pilote automatique.

            Quand les forces magnétique et de la glue seront opposées et égales, il commandera une décharge latérale et je pourrai décoller en biais. Me guidant alors sur une ligne de force du champ terrestre, je rejoindrai Genève, ou Boston, ou ailleurs !          

            -ne pourrais-je pas t’attirer directement de sur la toile ?

-non ! car la glue cèderait brusquement, et l’aimant m’attirerait si fort que mon aéronef irait s’écraser sur celui-ci ! C’en serait fini de moi, et de mon humanité !

Surtout suis bien mes instructions, et approche-toi lentement, le bras en avant.

-agissons dès cette nuit, Angela !

-non, il faut tenir compte de l’heure et des radiations solaires. Fait cela demain, à une heure, soit midi heure solaire, pour que j’ai les meilleures ondes de transport ! Je dois faire comme un planeur en vol de crête en montagne qui va d’onde en onde, et bien moi je dois aller d’ondes lumineuses en ondes lumineuses ! Mais le temps passe,  je ne vais bientôt plus pouvoir communiquer ! Albert, je dois te dire adieu, que c’est triste ! Je vais rester près de toi, cette dernière nuit».

 

J’étais moi-même ému en sachant que je parlais pour la dernière fois à cette entité venue de l’espace, à cette petite femme que je commençais à connaître plus intimement, et sa voix, était-ce un effet du magnétisme qui décroissait ou de l’émotion, tremblait.

« Adieu Angela !

-non pas, Albert, si ma mission réussit, je reprendrai contact avec toi, mais Au revoir ! »

C’est à l’orée du sommeil que je me rendis compte que simultanément, spontanément, Angela et moi en étions venus dans nos dialogue, à passer du « vous » au « tu ».

 

 

 

Le lendemain, après avoir déjeuné très rapidement, la gorge nouée, je demandai à pouvoir me promener dans le parc de l’hôpital, après avoir emprunté un aimant et une aiguille à des membres du personnel, qui me les confièrent en me regardant curieusement. L’infirmière de nuit avait dû leur toucher un mot de ma conduite particulière et leur demander de me surveiller.

 

Dans le jardin, je trouvai vite l’arbre, la toile d’araignée, suivis à la lettre les instructions, et, me plaçant bien en face de l’aiguille plantée dans l’arbre, j’avançais  lentement, précautionneusement, à petits pas, la main en avant du bras tendu, tel un pratiquant chinois du Taï Chi, tenant mon aimant, quand une voix retentit :

« que faîtes-vous là ? »

Je reconnus l’infirmière « de nuit ».

« Pourriez-vous me foutre  la    paix un instant, et vous-même que faîtes vous ici ?

-j’ai terminé mon mois de service de nuit, et commence celui de jour, aussi j’accompagne un malade à sa promenade. Qu’avez-vous dans la main ?

-un aimant !

-tiens !

-et on n’a pas le droit de se promener avec un aimant ? C’est interdit dans cet hôpital ? Et je vous le redis : foutez-moi la paix, ou je vous le balance dans la gueule cet aimant ! »

Interloquée par la grossièreté de ma réaction, elle s’éloigna, son malade au bras. Elle se retourna furtivement et me jeta un regard un peu craintif.

Je repris ma progression, soigneusement, jusqu’à dix centimètres de l’arbre, et m’arrêtai, un instant, pensif. Quand  je regagnais ma chambre, une étrange tristesse me serrait la gorge. Plus personne ne me téléphonerait le soir. Je pouvais quitter cet endroit, avec une certaine nostalgie.

 

L’après-midi même, le médecin chef de service entra, accompagné du médecin-adjoint qui suivait mon état. D’un air enjoué, il me lança :

« Bonjour, Monsieur Demaquaud ! Belle journée, en avez-vous profité pour sortir dans le parc ?

-excellente en effet, que me vaut votre visite ? vous vous déplacez uniquement pour me conseiller de m’aérer ?

-j’ai repris avec mon collaborateur votre dossier. Votre état se stabilise, on va pouvoir songer à vous transférer en maison de convalescence. Qu’en dîtes-vous ?

-as you like it!

-pardon?

-comme il vous plaira, c’est le titre d’une pièce de Shakespeare. »

Le médecin s’arrêta un instant, pris en délit d’inculture, ce qui lui fit quitter son ton faussement enjoué.

« Vous supportez bien les médicaments ? Il y a des malades qui se plaignent parfois d’effets secondaires un peu gênants.

-tout va bien, tout au moins je n’ai rien ressenti d’anormal. Quels effets par exemple ?

-ils sont divers, quelques vertiges, des bourdonnements d’oreille, des …

-des voix ?

-c’est rare ! Parfois un peu d’angoisse, de sentiment d’être observé, de persécution…

-comme l’impression de faire l’objet d’une dénonciation ? »

Les deux praticiens se regardèrent, je vis que l’adjoint s’amusait de voir son chef de service être ainsi chahuté.

« De toute façon cela cessera à la fin du traitement ! »

Exeunt ! comme dans une pièce de  Shakespeare !

 

 

 

 

NEUVIEME NUIT

 

Je dormais quand, la nuit suivante, la sonnerie me tira du sommeil. Je bondis, regardai ma montre : deux heures douze ! Je m’emparai du combiné :

            « Qui est-ce ?

            -moi, Angela, qui vouliez-vous que ce fut ?

            -mais… que s’est-il passé ? Vous n’avez pu décoller ?

            -… j’ai fait une bêtise !

            -mais laquelle ?

            -j’ai donné une décharge électromagnétique.

            -pas assez forte ?

            -si ! Hélas… »

Il y eut un silence.

            « Comprenez-moi, Albert ; à l’instant où l’attraction de l’aimant allait me détacher de l’aiguille, je me suis souvenue de notre rencontre, j’ai revu notre courte vie commune ; ce que vous m’aviez dit pendant notre dernière nuit, et je me suis demandé si je devais quitter tout cela pour une mission perdue d’avance !

            -que vous quittiez « cela », ou que vous me quittiez ?

            -Albert, ne jouez pas à celui qui ne s’est aperçu de rien ! Je vous aime, Albert, et vous le savez parfaitement ! »

                        Je fus en un instant abasourdi, transformé en poupée de son. Je mis un temps qui me parut interminable à reprendre mes esprits.

            « Angela, êtes-vous sensée ? Vous rendez-vous compte de ce que vous venez de me raconter? »

            Elle continua, ne m’écoutant pas :

            « Puis, à l’instant ultime, quand j’allais être envoyée dans les airs, j’ai enfoncé le bouton « arrêt », mais le processus était trop engagé et, pour empêcher le décollage, le calculateur dût envoyer une forte décharge en répulsion !

            Et me voici ici, Albert, je t’aime !

            -Angela, tu sais très bien que notre amour n’a pas de sens! Tu mesures à peine trente microns, moi un mètre soixante quinze ! Je ne te verrai jamais ! Je ne te toucherai jamais !

            -mais moi je te vois ! mais moi j’ai pu te toucher !

            -sois raisonnable, je le répète : notre amour est im-pos-sible !

            -je le sais, mais cela a-t-il jamais pu empêcher l’Amour ! Votre littérature, et la nôtre, débordent de chefs d’œuvre d’amours impossibles et qui se terminent tragiquement ! Eh bien, nous serons les Roméo et Juliette cosmiques, les Paul et Virginie de l’espace ! Nous sommes séparés par la naissance, et quelle naissance ! Toi un homme, moi une femminuscule ; toi sur Terre, moi en grand péril à bord d’un vaisseau spatial! 

            -mais c’est monstrueux, Angela ! Il y a toute une humanité qui attend son salut de toi ! Ne les abandonne pas !

            -je me moque de l’humanité, de la petite comme de la grande ! Je ne veux connaître que mon amour ! Laisse-moi vivre auprès de toi, je resterai à te regarder, à boire tes paroles, à me repaître de ton apparence !

            -et dans huit mois, quand ton oxygène et ta ration alimentaire seront épuisés, tu mourras !

            -je ne veux pas y penser, je veux rester près de toi, je t’aime ! »

 

            Tant que je pus lui parler, je m’évertuais à la convaincre de sa folie. Quand sa voix devint lointaine :

            « Et moi aussi, Angela, je t’aime ! Et le pire malheur pour moi serait de savoir que tu vas mourir, pour moi, par moi ! »

            Elle me demanda vingt quatre heures de réflexion.

 

 

 

DIXIEME NUIT

 

Lorsque nous reprîmes contact, à trois heures onze, Angela semblait s’être apaisée. Nous discutâmes de son rembarquement. Dieu merci, j’avais laissé l’épingle plantée dans l’arbre.

Mais un retournement si facile me parut suspect :

« Angela ?

-mon amour ?

-j’espère que tu ne te livres pas à un simulacre ! Que le vaisseau cosmique que je vais attirer ne s’écrasera pas, vide, sur l’aimant ! Tu n’as pas l’intention de rester ?

-non, Albert.

-jure-le !

-je le jure. »

            Ayant un doute :

« prouve-moi ta bonne foi !

-eh bien te rappelles-tu, mon amour, à la fin de notre deuxième nuit, m’avoir posé une question indiscrète ?

-je m’en souviens, Angela, et j’en suis un peu confus, mais je croyais à une farce d’importuns !

-je vais y répondre ce soir. Il y a une légère différence entre nos deux humanités. Si les femminuscules ont gardé dans l’évolution leur utérus, afin que le bébé se développe dans le repaire douillet du ventre maternel et au plus près de leur cœur, qu’il entend, c’est le baiser sur la bouche qui, chez nous, est l’acte fécondant, par son intense émotion qui déclenche le processus de la grossesse. Certes la salive ne transporte pas de germes de vie, mais  les radiations cosmiques suffisent à renouveler le patrimoine génétique. Et la force de l’esprit est telle que cependant l’amour que lui porte une femme permet d’imprimer une ressemblance du père à l’enfant.

Albert, cette nuit, pendant que tu dormais, que je te contemplais de mon trou, je ne pus m’empêcher de descendre me poser sur tes lèvres ; elles étaient humides : cela a suffit.

Albert, dans neuf mois, un petit enfantuscule naîtra, à ta ressemblance ».

            J’étais effondré.

« C’est pourquoi je pars véritablement aujourd’hui, triste mais heureuse cependant. Je veux réussir ma mission, c’est maintenant mon enfant que je veux sauver. Si je ne peux joindre un savant ou le convaincre, je tenterai de remonter sur notre astre pour aller mettre au monde notre bébé. Le Conseil des Sages enverra un autre messager.

-Angela, le son décroît ! Pourras-tu, si ta mission réussit, ou si tu repars, me le faire savoir ?

-d’ici trente jours au maximum, je reviendrai te téléphoner, soit que j’ai réussi, soit que j’ai échoué, car je n’aurai plus assez alors de décharges possibles pour retourner sur mon planétoïde.

Dans trente jours, tu sauras !

Adieu, Albert !

Adieu, mon amour ! »

 

Je n’entendis plus rien.

 

                        Après une nuit et une matinée d’angoisse, à une heure, comme je l’avais fait deux jours auparavant, je retournai dans le parc, et renouvelai les mêmes gestes.

 

 

 

 

 

 

 

EPILOGUE

 

 

Depuis dix jours la limite extrême est dépassée, et je n’ai pas eu de nouvelles d’Angela.

.           Je suis là, dans ma chambre d’hôpital, guettant la sonnerie du téléphone placé à la tête de mon lit, alors que… ce combiné n’est relié à aucun réseau, pas même intérieur !

L’infirmière m’affirme que je n’ai été saisi que d’une illusion, due à ma maladie et au phénomène d’isolement sensoriel, puisque je suis seul, sans grande visite hormis celles des médecins, et il me faut toute ma capacité de persuasion et des supplications pour qu’elle ne les avertisse, car ils  pourraient me transférer en service de psychiatrie.

Et c’est pourtant ce qui risque de survenir si je tente de téléphoner, du standard, à tous les savants atomistes usant de chambres à bulle et d’accélérateurs de particules dans le monde. Si je prends contact avec les physiciens de l’accélérateur d’hadrons du CERN, ils vont me prendre pour le même type de fous qui pensent que cet appareil va créer un trou noir qui va dévorer la Terre ! Ont-ils reçu la visite d’une femminuscule venue d’une autre planète qui se meut à mille kilomètres de nous ?

Si oui, l’ont-ils crue ?

S’ils ne l’ont pas crue, alors mon témoignage pourrait-il les convaincre ?

Ne s’est-elle pas écrasée avec son astronef sur les pôles de mon aimant, trop vite rapproché ?

Peut-être aussi, constatant qu’elle ne pourrait accomplir sa mission, la batterie étant trop faible, a-t-elle préféré repartir ? N’est-elle pas entraînée à cette heure en d’obscurs courants marins ? Ou captive de la ceinture D ?

M’aurait-elle menti, restant ici ? Serait-elle à me contempler du plafond ?

Si elle a pu regagner sa petite patrie, dans huit mois, un enfantuscule à mon image naîtra, mon fils !

 

 

 

 

 

Un an déjà ! J’ai quitté l’hôpital, j’ai été titularisé dans mon emploi au CNRS,  l’infirmière et les médecins ayant voulu croire que mes « délires » étaient un effet des médications. Mes recherches portent… sur les mutations induites par les radiations cosmiques !

Je ne puis plus jamais me pencher  à ma fenêtre le soir sans interroger le ciel, songeant à cette petite humanité-sœur qui gravite, à mille kilomètres au-dessus de nos têtes, sur sa minuscule Terre de trente centimètres de diamètre. Je ne puis plus me promener la nuit dans la campagne et voir la station spatiale internationale  passer dans le firmament sans me demander si sa masse ne va pas déstabiliser leur petite planète et le faire plonger vers nous !

Quand mourra-t-elle, cette humanité-soeur ? Je ne pourrais jamais plus voir la traînée d’une étoile filante sans trembler : est-ce elle qui vient de se consumer en un éclair ? Avec Angela ? Avec mon fils ?

A chaque météorite qui vient frapper notre atmosphère et se pulvériser, n’est-ce pas une humanité qui disparaît ? Une humanité à notre image, avec ses joies, ses espoirs, ses souffrances ?

 

 

 

 



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