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RAMANANDA

 

 

 

Aphorismes, sentences et dialogues

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Livrés à ses disciples au long de ses pérégrinations.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Traduits du Bengali et commentés en notes par

 

 

 

René Mettey

 

 

 

 

 

 

 

 

PRÉFACE

 

Ramananda, sa vie.

 

 

            L'Inde de la fin du  dix-neuvième et du début du vingtième siècle a produit nombre de mystiques. Ce fut une époque bénie. Qui ne se souvient de Ramakrishna, Vivékananda, Shri Aurobindo, Krishnamurti, Swami Ramdas?

La plupart de ces grandes figures restent dans les mémoires pour avoir su porter la mystique hindouiste jusqu'à son plus haut niveau de pureté, tout en intégrant les autres religions, bouddhisme et christianisme entre autre. N'a-t-on pas parlé de "mystiques christiano-hindouistes" pour certains d'entre eux?

         Pourtant le plus grand d'entre eux reste à ce jour méconnu du monde et du grand public, malgré un certain retentissement de son temps (comme en témoigne les quatre mille américains qui l'écoutèrent au Madison Square Garden à New-York en 1922). Mais il fit le bonheur ineffable de ses quelques disciples, et enchanta les hommes qu'il rencontra.

 

            Pourquoi cette confidentialité?

            Est-ce parce qu'il fut trop réservé de son vivant? A-t-il volontairement voulu ne prêcher qu'à des "happy few"?

            Est-ce parce qu'il parla peu et que son œuvre écrite (en fait ses aphorismes recueillis et couchés par écrit par ses disciples) est rare? On jugera dans ce recueil du peu de paroles qui nous furent conservées.

 

            En tout cas cet homme  connut et comprit toutes les religions, toutes les écoles de pensées, toutes les sectes ésotériques. Il conversa avec les plus grands, y compris des savants (voir sa rencontre avec Einstein), qu'il émerveilla par la vivacité de son esprit en même temps que la profondeur de sa pensée.

 

            C'est ce qui rend Ramananda si particulier; cet homme était à la fois primesautier (même un rien grossier, voire scatologique, dans sa jeunesse, voir sentence 27) et profond. Sa pensée est toujours à plusieurs niveaux de significations, deux, voire trois ou plus.

 

            On sait peu de choses de sa vie, comme s'il avait voulu l'occulter au même titre que son œuvre. Il naquit en 1872 à Dehli (la "Old" Dehli, par opposition à la New Dehli qui n'existait pas encore). On ne connut jamais sa caste. Lui-même disait que son père était brahmane et sa mère paria! Fait impensable à cette époque! –mais le mythe de Roméo et Juliette lui fut-il inconnu, ou est-il commun à toutes les civilisations?- Cette affirmation est certainement symbolique. Elle confirme son mépris amusé du système des castes. Cependant  des brahmanes acceptaient de prendre leurs repas en sa compagnie, signes qu'ils le reconnaissaient comme un des leurs.

 

            Il commença ses pérégrinations, suivant en cela le mode classique hindoue de recherche de la Vérité[1], en 1898, à l'âge de 26 ans. Cet âge semblerait bien tardif pour se lancer dans le chemin de l'éveil initiatique, mais Ramananda avait déjà dû commencer à étudier depuis longtemps et à acquérir une certaine aura, car dès cette date il avait des disciples qui recueillirent ses pensées et aphorismes.

            Voyagea-t-il auparavant? Eut-il un maître? S'était-il retiré dans une école religieuse ou un couvent lamaïste ou hindouiste? L'obscurité totale règne sur toute son enfance et sa jeunesse. Pourtant, ses paroles dès cette date montrent une solide érudition.

            Certains ont cru pouvoir dire que le jeune Ramananda avait voyagé en terre de Palestine, car sa pensée, même de fond hindouiste, semblait marquée par une empreinte judéo-chrétienne dès ses premières apparitions.

            D'autres dirent qu'effectivement il fut novice dans un monastère isolé du nord de l'Inde ou du Tibet, toujours pour cette solide érudition et sa maîtrise d'emblée. Un moine errant d'une communauté sectaire de cette contrée, se nourrissant de larves et de feuilles de lotus, prêchant dans les jungles, aurait annoncé la venue d'un maître de lumière et d'amour dès 1880.

            Aucune de ces hypothèses n'a pu être étayée par des documents réels.

On peut alors distinguer deux périodes dans sa vie par la suite.

            L'une où il se "forme" tout en apportant la richesse de sa pensée et l'acuité de son intelligence à ses interlocuteurs, en allant (retournant?) à Lhassa en 1902, à Jérusalem en 1907, Le Caire en 1908, La Mecque en 1910, puis la Chine la même année, le Liban en 1915 (il paraît établi qu'il fit un séjour chez les Alaouites et dans le Djebel Druze, où il fut initié  aux mystères de ces communautés), au Japon à Tokyo en 1916, et retourna à Kyoto en 1917.

            Entre temps, en 1905, il avait fait, comme beaucoup de jeunes hindous, le voyage à Londres, capitale de l'empire britannique dont les Indes étaient le fleuron, mais il en fut très déçu. Sa rencontre avec la Franc-Maçonnerie, dont Londres est la mère historique, ne semble pas l'avoir impressionné. Il déclara d'ailleurs que la maçonnerie était contenue tout entière dans la mystique dravidienne depuis deux mille ans au moins et que les occidentaux devaient l'étudier encore mille ans avant de la comprendre.

            Il retourna en Inde en s'arrêtant à Paris en 1906, qui ne sembla pas l'enthousiasmer non plus. L'esprit "scientiste" des savants français l'amusa beaucoup.

Prague, en 1918, est le point ultime de sa "formation". Il y alla pour rencontrer Rabi Ben Zohar, kabbaliste mystique qui prétendait avoir créé un golem dont il se servait comme domestique.

Dans ses voyages, on le vit rencontrer des Maîtres (du Taoïsme, du Confucianisme, du Zen, de la Kabbale…), mais aussi de simples pratiquants, car il pensait qu'on apprend beaucoup plus de celui qui cherche que de celui qui pense avoir trouvé.

Il voulut cesser ses pérégrinations, et d'ailleurs ne bougea plus de l'Inde en 1919 et 1920, mais, à partir de 1921, à la demande pressante de ses disciples, dont quelques occidentaux, il reprit ses voyages.

Il revint à Jérusalem puis continua par Rome, où il ne fut pas reçu par le Pape, malgré une demande d'audience privée formulée par un de ses disciples italiens, appuyée par quelques cardinaux et évêques d'esprit ouvert, dont un certain Mgr Pacelli, et en conçu une certaine souffrance. Ceci explique son ironie mordante contre le catholicisme.

Pourquoi aussi était-il si critique envers le Judaïsme? Était-ce parce qu'il se plaignit d'une certaine arrogance intolérante des milieux talmudiques lors de ses voyages à Jérusalem en 1904, 1907 et 1921? Pourtant, il s'était fait un ami de Rabi Ben Zohar, qui lui avait dévoilé le sens caché du mythe du Golem.

Les événements se bousculèrent ensuite, et les années 1922 et 1923 le virent aux USA, où il dut se défendre de devenir une vedette (quatre mille participants à sa conférence au Madison Square Garden à New-York!) et où il prétendit avoir rencontré Einstein à Princeton[2]. Mais se sentant malade et pressentant sa fin, il se retira à la New Dehli, "bouclant la boucle" puis qu'il était né à la "Old" Dehli, mais en ayant progressé, suivant le symbole de la spirale qu'il affectionnait particulièrement.[3]Il s'arrangea cependant pour se faire transporter in extremis au bord du Gange, là où il avait prononcé sa première sentence, pour dire son dernier aphorisme, montrant ainsi qu'en opposition à son cycle matériel, c'est son cycle spirituel qu'il léguait à ses disciples et à la postérité. Son corps fut brûlé sur un lit de bois de santal et ses cendres pour partie jetées dans le Gange, comme il l'avait ordonné, pour partie dérobées par ses disciples et partagées entre eux![4]

 

               

 

 

RAMANANDA. SON ŒUVRE

 

Je n'ai voulu dans ce court ouvrage ni faire une étude exhaustive de la vie ou de l'œuvre de Ramananda[5], ni tenté une mise en page raisonnée en fonction des thèmes évoqués. Au contraire, livrant ses paroles en l'état brut et dans l'ordre chronologique où elles furent prononcées, le lecteur pourra contempler le déroulement de la pensée de Ramananda, devenant de plus en plus forte ou affinée avec les années, les rencontres, les polémiques.

J'aborderais seulement quelques aspects choisis:

 

 

L'humour de Ramananda.

 

Le caractère primesautier du Maître s'exprime souvent. Se reporter à la réflexion 46: le patriarche ne s'appelait pas du tout Nestor! Faut-il aussi rapporter cette réflexion un peu agressive, peu dans l'esprit du Maître, au fait que le pape de l'époque ait refusé de recevoir Ramananda en audience privée, soit que la tolérance envers l'hindouisme fut alors moindre qu'aujourd'hui, ou que le souverain pontife n'ait pas su deviner le grand penseur que la postérité allait reconnaître? En ce cas, l'humour corrige et adoucit l'irritation.

 

L'humanité de Ramananda.

 

Certaines formulations des premières maximes sont un peu grossières…, mais je les ai soit expliquées , soit montré leur évolution . Peu à, peu cependant, le personnage un peu truculent des premières années, tel un Maître Deshimaru, laisse la place à un penseur profond et un brin nostalgique.

 

Néanmoins, au cours des ans et des exemples, on voit vivre Ramananda dans toute son humanité : les relations avec sa chienne (maxime 59), ses petites rancœurs (46), l'irritation face à ses disciples qui ne cesser de le relancer (7)

 

Sa misogynie était-elle réelle, ou simplement paradoxale, ou, mieux, amusée? (maximes 3 ,9) Ramananda fut-il, comme Jésus, comme le Bouddha, un homme entravé par les préjugés de son temps, mais tentant de les surmonter (Le Bouddha lui-même n'a-t-il pas prétendu que la dernière incarnation avant le Nirvâna devait être dans un corps d'homme?). Cet aspect le rend encore plus humain. Lui à qui on ne connaît pas de compagnes avait-il été déçu dans sa jeunesse par un amour malheureux? En tout cas il avait une grande considération pour la femme en tant que mère. En cela il précéda Swami  Ramdas qui appelait chaque femme "mère", qu'elle le fut ou non, voire même encore fillette. Il semble que ces grands penseurs ont essayé de faire évoluer la place des femmes dans la société indienne de l'époque sans vouloir provoquer inutilement les hommes.

 

Ramananda et les religions instituées.

 

La critique du bouddhisme (et du stoïcisme)

 

Ramananda s'est surtout acharné sur la tradition Zen du Bouddhisme. Mais une lecture attentive montre plutôt que le Maître avait une réelle attirance pour cette pensée. En tout cas, la controverse 34 est la seule que perdit Ramananda, où le maître Kawasaki le planta là, le condamnant au silence. Mais ne peut-on pas aller plus loin? Ces deux grands fondateurs d'école de pensée n'ont-il pas en fait "monté" cette véritable saynète, peut-être prévue à l'avance, ou bien même entrevue instinctivement lors du déroulement de la discussion, pour bien faire sentir à leurs disciples présents que le silence est d'or, et que les élucubrations mentales nuisent à l'éveil intérieur?

 

On constate souvent que  Ramananda  s'amuse à opposer les religions ou système de pensée entre eux. Ainsi, dans le dialogue 43 avec son disciple préféré Mahama, lui qui se gaussait du Zen, se sert-il d'un adage bien connu pour contrer le Christianisme.

Quand le lendemain, Minima,  le frère cadet de Mahama, revient à la charge, il reçoit comme réponse le même adage sous une autre formulation (44).

Là encore, pourquoi une telle irritation face au Christianisme, et en particulier pour cette coutume inoffensive du bénédicité? Ne serait-ce pas qu'une telle action de grâce soit déplacée en Inde de l'époque où il y avait tellement de miséreux affamés?

 

Hindouisme et Bouddhisme.

Même s'il se voulait "nourri au lait de toutes les religions mais sevré de toutes", la notion du Karma a profondément marqué Ramananda, et il garda toujours cette conception de la rétribution de nos actes. Il l'étendit même aux peuples et aux nations. Est-ce ce raisonnement qui lui fit entrevoir les tristes événements de la seconde guerre mondiale (elle-même prévue dès 1918: réflexion 36)? Heureusement, sa mort prématurée lui épargna la constatation de la réalisation de ses prophéties.

 

Le christianisme a fait l'objet de commentaires dans le corps du texte. On ne peut pas dire que Ramananda l'ait non plus porté dans son cœur, mais là encore, n'était-ce pas un hommage indirect sous forme paradoxale?

 

Les rites religieux.

Quelles que soit la religion en cause, le Maître s'est toujours gaussé des rites. Souvent répéta-t-il que les rites et la liturgie n'étaient plus nécessaires à l'homme vraiment croyant et religieux qui avait atteint l'illumination (maxime 45)

Les interdits alimentaires telles que l'éviction du porc (maxime 23), les habitudes juives ou musulmanes (21), hindouistes, sont toujours abordées avec humour, les prières, actions de grâce… de même (43,44).

 

La doctrine et les conceptions de Ramananda.

Comme beaucoup de "prophètes" ou de sages, Ramananda s'est gardé de fixer un corps de doctrine, sachant combien toute conception rigide est vouée à se contredire, et de plus à induire exclusion de l'autre, guerre religieuse ou persécution (subie quand la religion débute, active quand elle est majoritaire). Il n'a rien écrit, comme le Bouddha, Jésus, Mahomet. L'analyse de ses sentences et surtout ses réponses à ses disciples pourrait donner à son enseignement, s'il avait fondé une philosophie, le nom de "scepticisme positif", et s'il avait fondé une religion, le titre de "panthéisme relativiste" (voir la réponse 15)

 

La pensée perdue.

La sentence 13 reste une énigme. Ses disciples actuels prétendent qu'elle fut prononcée en 1904, mais en gardent secrets la date exacte, le lieu, le sujet. Existe-t-elle vraiment? Est-ce un mythe?

Est-elle véritablement perdue ou transmise oralement de bouche à oreille?

 

 

 

 

                Finalement, fut-elle vraiment si méconnue, cette œuvre? Ne diffusa-t-elle pas d'emblée au-delà des frontières de l'Inde et aussi des pays où il se rendit?

Certaines ressemblances entre sa sentence 47 et la remarque du Sapeur Camembert peut laisser croire que l'écrivain Christophe s'en inspira, plaisamment ou la plagiant. Des résonances entre des chansons de Brel et d'Aznavour et les aphorismes 54 et  56  laissent à penser que ni la Belgique, ni l'Arménie ne méconnurent Ramananda.

Quand Brassens se gausse des guides qui encouragent les autres à mourir pour leurs idées, mais vivent eux-mêmes très vieux, ne s'inspira-t-il pas de la réplique 8?

Il semble aussi que la Franc-Maçonnerie, dont le rôle est précisément de colliger tous les courants de pensée, s'en inspira ( sentence 58).

En y regardant bien, maintenant que le lecteur francophone a accès à l'enseignement du Maître, on verra qu'il semble avoir inspiré des multitudes de philosophes (Camus 5), théologiens, gourous, artistes (Kipling 28), qui… se sont bien gardés de citer la source de leur inspiration.

 

 



[1] Que l'on se remémore les "pèlerinages" de Swami Ramdas, voire le départ de Siddhârta Gautama, le futur Bouddha, de son palais.

[2] Là gît un grand mystère. En 1922, Albert Einstein venait à peine de publier sa théorie de la Relativité en 1915, et il était encore en Europe. Il ne rejoindra Princeton qu'en 1934, alors même que Ramananda était déjà mort. Portant Ramananda rapporta ces entretiens comme s'il les avait vécus et avait réellement rencontré le grand physicien. Albert Einstein de son côté rapporta avoir conversé avec "une espèce de Sâdhu malicieux et hirsute", dont il ne savait d'où il était venu et où il disparut, en 1954.  Effet de la relativité du temps et de l'espace? Bilocation dans le temps comme il est arrivé souvent à d'autres grands mystiques? (Cf. le padre Pio, Mère Marie Alacoque, et même Jésus avec Moïse et Elie).

[3]Lorsqu'on parcourt une spirale, après un cycle, on revient à son point de départ, mais à un degré supérieur. On a ainsi obéit à la loi du karma, tout en s'en échappant.

[4] Ayant appris que je préparais cet ouvrage, un descendant de Mahama, le disciple préféré du Maître, est venu me voir pour me présenter un petit sachet de velours rouge contenant quelques dizaines de grammes de cendres issues prétendument du corps de Ramananda. Il n'a pas voulu me le confier.

Par ailleurs je négligerais les élucubrations de certains qui prétendent que ceci fut une mise en scène de Ramananda qui, fatigué de sa notoriété, en fait se retira à l'étranger, peut-être en Palestine où il ne mourut que bien plus tard. Des bédouins musulmans montreraient à quelques touristes le "tombeau de Ramananda" dans le désert du côté d'Hébron!

[5] Dans l'avenir, si cette première mise à disposition du grand public a quelque succès, je pourrais livrer une édition critique intégrale de l'œuvre du Maître, communiquant d'autres documents qui sont venus en ma possession, certains par des voies étonnantes, rappelant la synchronicité de Jung, quelques-uns fragmentaires, d'autres en partie ou totalement apocryphes, dont certaines sentences commentées ou augmentées par des disciples. J'ai reçu aussi quelques visites curieuses, et même des menaces voilées mais sérieuses, avant que je démontre ma bonne foi.