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Publié par René Mettey

Ce samedi 24 octobre, à Compiègne,  le jury du "Prix Littré de la nouvelle", lors du congrès national du Groupement des écrivains-médecins, remettra son premier prix à la nouvelle "La petite fille aux briquets jetables", écrite par moi-même.

Cette nouvelle  avait déjà été "nominée" au prix de "La nouvelle en mille mots" organisé par la Mairie de Fréjus et sa bibliothèque municipale.

Vous pouvez la lire ci-dessous.

[Le Groupement des écrivains-médecins, fondé par le docteur Soubiran, est une assocation réunissant les docteurs en médecine ayant publié au moins un ouvrage chez un éditeur à compte d'éditaur. Récemment il s'est ouvert aux professions para-médicales et de santé. Il appartient à l'Union mondiale des écrivains-médecins.]

La petite fille aux briquets jetables

 

C'est Paris, ville lumière. C'est Paris, glaciale en cette saison d'hiver, à cette heure, dans cette rue, sous ce porche.

Elle croyait qu'elle y serait à l'abri, au moins de la bruine qui vous recouvre en peu de temps quand vous dormez dehors, et qui vous gèle dessus, vous enveloppant de son manteau blanchâtre.

Oui mais sous la porte cochère un espace, et qui laisse passer un courant d'air glacial, qu'elle ressent de plus en plus, à mesure qu'elle se refroidit quand le temps passe et que s'égrènent les heures au clocher de l'église Saint-Méry toute proche.

Cela sera la deuxième nuit qu'elle passera dehors.

Elle n'a pas osé revenir vers la Mercedes du proxénète qui la fait travailler. Elle n'en pouvait plus de revenir au campement se faire battre si elle n'avait pas vendu son lot de bibelots (ce jour des briquets jetables). Elle n'en pouvait plus de recevoir taloches ou pincements et au mieux un peu de pain et de patates bouillies et d'aller dormir avec d'autres dans une caravane où il faisait presque aussi froid qu'ici.

Elle n'en pouvait plus d'être exploitée depuis que des individus l'avaient achetée à ses parents dans sa campagne. D'où déjà ? elle n'en connaissait pas le nom n'ayant jamais quitté son pays: Roumanie ? Yougoslavie ? Elle ne savait même pas que d'autres pays pouvaient exister.

 

Elle ne savait pas qu'elle était en France, mère des Droits de l'homme. Pays de la charte des droits de l'enfant. Patrie de ces conventionnels qui avaient décrété que "tout esclave qui touchera la terre de France deviendra homme libre".

 

Le froid l'envahit lentement mais sans temps d'arrêt, comme la marée montante submerge le sable. Elle eut une idée instinctive: et si elle essayait de se réchauffer à la flamme de ses briquets ? Certes le Croate quand il la retrouvera ne manquera pas de la battre lorsqu'il verra qu'il en manque, ou lui supprimera quelques parts de ses aliments, comme il l'avait fait déjà... "je retiens sur ton salaire". Mais il faisait si froid !

De ses doigts gourds elle activa le mécanisme du premier briquet. Une flamme en jaillit. Chaude, chaude, à lui brûler les doigts, mais pas assez puissante pour lui chauffer le corps. Mais assez lumineuse pour éclairer le porche. Une campagne apparut, sa campagne : là la ferme, là le petit bois, là la mare de boue où se roulent les cochons.  Le briquet s'éteignit. Elle en prit un autre, puis un autre, puis un autre, pour que la lumière revienne, même si elle la brûlait mais ne la réchauffait pas. Et elle vit sa sœur venir lui parler, puis sa maman, qui lui tendait les bras, courrant vers elle en pleurant, lui disant en sanglots qu'elle n'avait pas voulu cela, qu'elle avait averti la police quand elle vit qu'elle ne recevait pas de nouvelles d'elle, contrairement aux dires de ceux à qui elle l'avait confié pour la placer comme domestique en France ou en Allemagne, mais que la police ne faisait rien.

Et les briquets s'étaient épuisés, et ses doigts d'ailleurs de plus en plus gourds ne les allumaient plus qu'avec peine.

Et la bruine la recouvrait, et...

 

...........

 

<<-Elle a eu chaud la gamine!

-façon de parler ! 28 degrés qu'elle avait quand ils l'ont ramassée sous son porche, à six heures du mat'. C'est un copropriétaire partant au travail qui l'a découverte et a donné l'alerte. L'équipe du S.A.M.U. s'est demandé un instant s'ils n'allaient pas emporter le petit corps directement à la morgue de l'institut médicolégal, tellement il était blanc et glacé.

-il paraît qu'ils l'ont crue morte, le thermomètre d'hypothermie ne voulait même pas monter !

-tu connais Grangier et Martin, les rois de l'acharnement thérapeutique ! Ils te poseraient un défibrillateur électrique sur la poitrine d'une statue tombée de son socle !

-surveillez vos paroles ! intervînt l'infirmière qui prodiguait des soins à l'enfant endormie, vous savez que les comateux entendent tout ce qu'on dit et que leur inconscient enregistre tout. D'ailleurs, elle ne devrait pas tarder à se réveiller, elle a 36°5.

-non, elle n'est plus comateuse, elle dort. Laissez-lui le temps de récupérer. Peut-être même fait-elle semblant de dormir. Mettez-vous à sa place : au chaud, recevant par sonde plus qu'elle n'a jamais mangé, choyée par vous : elle se laisse dorloter.

-qui l'a accueillie ?

-C'est Ghislaine. Elle terminait sa garde ; mais elle n'a pas voulu partir après l'arrivée de l'équipe du jour, à huit heures. Elle veut toujours terminer le travail commencé, et, en la réchauffant d'un demi-degré par heure, comme c'est la règle, elle est restée jusqu'au soir !

-et elle allait chialer dans son café ?

L'infirmière, nouvelle dans le service, sembla étonnée. Le médecin lui expliqua:

-eh oui, elle est comme ça, Ghislaine, femme forte au dehors, fragile au dedans. Quand elle entreprend, et avec quel brio, une réanimation dure, elle s'interrompt de temps en temps pour aller boire un café corsé dans l’arrière-salle, mais elle verse tellement de larmes dans sa tasse que ça en devient de la lavasse !

-attention, elle commence à battre des paupières, la gamine !

-fini son petit voyage dans l'au-delà, avant de retourner dans les Balkans.

-je ne crois pas. On ne renvoie pas ces enfants. On ne peut retrouver les parents, les exploiteurs filant avant qu'on les arrêtent, et rien ne dit qu'ils ne seraient pas revendus.

-eh bien il y aura d'autres S.A.M.U., d'autres services de réanimations infantiles, d'autres Grangier, d'autres Ghislaine !

-tu rigoles, elle sera élevée dans un foyer et deviendra française.>>

 

...........

 

Quelques jours plus tard, la petite esclave, devenue femme libre, quittait le service de réanimation pour terminer sa convalescence dans un home d'enfants, et entreprendre une nouvelle vie.

En partant, elle offrit en cadeau à ceux qui l'avaient soigné et aux membres du SAMU qui l'avaient découverte... un briquet jetable. Le seul qu'elle n'avait pas brûlé.

Le briquet fut placé sur le plateau d'un meuble de la salle de repos des réanimateurs, là où Ghislaine pleure dans son café. Personne n'a jamais allumé une cigarette à sa flamme. Cela s'est passé il y a trois ans. Il y est toujours. Il y sera encore longtemps.

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